Francis Legendre interprète avec beaucoup de justesse le personnage handicapé de Bernie, axe central de la pièce Lucky Lady dont la première a été présentée jeudi soir à la Maison de la culture.

Lucky Lady: originale et convaincante

Une des grandes qualités du Théâtre des Gens de la Place, c'est d'accepter de sortir, à l'occasion, des sentiers battus et de présenter des productions singulières qui demeurent accessibles. Lucky Lady dont la première avait lieu jeudi soir est une proposition de qualité, originale, drôle et intelligente.
Espérons seulement pour le TGP, pour l'équipe de la pièce et pour le monde trifluvien de la culture que la première de jeudi ne révèle rien de l'intérêt du public pour l'oeuvre puisqu'une désolante douzaine de spectateurs assistaient à ce très bon spectacle mis en scène avec invention et une belle maîtrise par Tommy Joubert.
D'accord, la proposition est déroutante au départ. L'extrême dénuement de la mise en scène n'augurait rien de bon dans les premières minutes. Allaient-ils, tous, arriver à soutenir l'intérêt pendant plus de 90 minutes sans artifices, sans accessoires, par la seule qualité des textes et de leur interprétation? Eh oui, ils l'ont fait. 
Il m'a personnellement fallu plusieurs minutes avant de me sentir happé mais à un certain moment, le rythme, la succession des scènes, le mitraillage des dialogues ont eu raison de mes réticences.
L'argument de la pièce? Bernie sort de prison en ayant eu de Zach la mission d'aller payer une dette à des créanciers peu accommodants.
L'argent est conservé par Shirley, la blonde de Zach, mais il s'avère qu'elle en a dépensé une partie. Le paiement est pourtant dû en entier et très rapidement. Bernie se résout à profiter d'un tuyau de Mireille, une amie, qui assure que la sixième course du programme à l'hippodrome est truquée et que Lucky Lady va l'emporter. C'est la chance pour chacun des cinq protagonistes de cette histoire de sortir de sa vie de médiocrité pour enfin passer du côté des gagnants.
En entrevue cette semaine, Tommy Joubert a présenté ses personnages comme des êtres foncièrement laids. Je ne suis pas tout à fait d'accord. Des perdants, certes, mais pas répugnants. Le metteur en scène a donné de l'humanité à chacun, sauf pour Zach. 
Le ton de la pièce est double: c'est un drame un peu sordide autant que c'est une comédie quasiment loufoque. On se demande comment l'auteur, Jean-Marc Dalpé, a si bien su tracer la ligne entre les deux. Peut-être est-ce parce qu'il n'y a justement pas de ligne et que la comédie prend sa source directement dans la nature même du drame qui se joue et dans la médiocrité des personnages. 
Ce qui semble indéniable, c'est que Tommy Joubert a très bien dirigé son monde. Le rythme des dialogues est extrêmement serré, jusqu'à chevauchement et la cadence est maintenue pratiquement sans accroc du début à la fin. De plus, les intentions sont bien définies, claires et convaincantes.
Impossible de cibler dans l'interprétation ce qui appartient au metteur en scène et ce qui tient à la proposition offerte par les interprètes mais il y a de belles trouvailles. Francis Legendre, dans le personnage central de Bernie, est irréprochable.
En contrôle du début à la fin avec une justesse assez remarquable. Dans une autre palette, la proposition de Célane Dodier-Côte, dans la peau de Mireille est absolument savoureuse. D'un comique plutôt déjanté qui ne nuit pourtant pas au drame; très réjouissant. Élodie Mongrain a, elle aussi, de bons moments comiques. 
La qualité de la production se mesure par plusieurs aspects pas toujours spectaculaires: certains éclairages vraiment créatifs et brillants, un dernier acte superbe où on crée un véritable suspense comme on en voit rarement au théâtre, une trame musicale intéressante et le fait qu'on finit par oublier complètement le dénuement du décor.
Il est important que même le théâtre amateur régional ose des productions peu évidentes: ça permet de mesurer le niveau de qualité des gens de théâtre d'ici et celui-ci ne cesse de s'améliorer. 
Lucky Lady, par son contenu brutal, l'extrême vulgarité de ses dialogues et l'audace de sa mise en scène n'est certainement pas pour tous mais c'est une production remarquable. Elle sera présentée vendredi et samedi soir de même que dimanche après-midi tout comme la semaine prochaine, jeudi, vendredi et samedi.