Le spectacle Mille batailles de la compagnie Fou Glorieux de Louise Lecavalier, ici accompagnée de Robert Abubo, est un des moments les plus attendus de la 23e édition du Festival international de Danse Encore qui débute jeudi soir.

Louise Lecavalier: l'énergie brute de l'abandon

La 23e édition du Festival international de Danse Encore prend son envol jeudi avec une formule de 5 à 7 expérience revampée. L'ensemble de l'événement regorgera encore cette année de prestations de haut niveau mais il ne fait pas de doute que le spectacle Mille batailles de Louise Lecavalier vendredi soir à la Maison de la culture, est un élément central de la programmation.
Il est si facile de se laisser happer par la pure énergie dégagée par ses performances mais l'art de la danse peut être infiniment plus vaste et profond que sa stricte expression et Louise Lecavalier est une artiste. Portée par bien davantage que ses muscles, ses tendons ou son squelette constamment bousculé. Portée par la passion, l'inconscient, par une force ou une nécessité intérieure qui ne porte peut-être même pas de nom. À moins que ce ne soit l'âme. 
Mille batailles porte cette signature invisible. Il témoigne de la quête quotidienne de l'artiste: affronter à chaque instant les défis que l'existence lui propose.
«Danser, présenter un spectacle comme celui-là, dit-elle en entrevue, c'est un défi énorme chaque fois. Ça me fait toujours peur mais je sais qu'il faut que j'y aille, que je me lance. Malgré l'angoisse, je serais incapable d'annuler une représentation même si j'en avais envie. Pas seulement pour ne pas décevoir, mais parce que je veux malgré tout que ce spectacle arrive. J'ai hâte en même temps que j'ai peur avant d'entrer en scène: c'est peut-être ça, finalement, être un humain en vie, un humain qui ne dort pas au gaz.»
Le spectacle est né sur scène il y a une quinzaine de mois et il continue de vivre, d'évoluer. «C'est comme une pierre qu'on polit de façon continue à la recherche de la perfection, confie la chorégraphe. J'ai vu une représentation filmée récemment à Sherbrooke et j'ai été étonnée de voir l'évolution depuis la toute première. Le spectacle lui-même n'a pas changé mais beaucoup de choses se sont améliorées.»
C'est elle qui l'a conçu, c'est elle qui l'interprète en compagnie de Robert Abubo et pourtant, c'est un spectacle qui lui échappe, en grande partie.
«Quand un spectacle prend sa forme définitive, explique-t-elle, habituellement deux ou trois semaines avant la première, c'est lui qui se révèle à moi. On pense contrôler mais c'est le spectacle lui-même qui dicte la marche à suivre. Tout le travail qui se fait au quotidien et avec chaque nouvelle représentation, c'est l'oeuvre qui l'impose. Moi, je m'y soumets tout en demeurant très vivante là-dedans.»
La danse est cet art du contrôle absolu du corps, d'une recherche de perfection physique en même temps qu'elle peut être l'art, pour l'interprète et même la chorégraphe, de l'abandon à des forces qu'il ne convient pas de comprendre. Louise Lecavalier aime ce paradoxe.
«Ça m'a toujours fascinée: on travaille à amener le spectacle vers la perfection tout en s'efforçant de lui conserver toujours une totale fraîcheur. Ça nous met constamment sur la corde raide. Quand le processus créatif se met en branle, tu ne sais pas ce que tu vas trouver à travers la démarche. En deux ans de représentations de So Blue, mon spectacle précédent, je n'ai jamais cessé de découvrir des choses.» Il ne faut, en somme, qu'être totalement dans le présent, éternel et fugace.
Mille batailles lui a notamment été inspiré par le chevalier inexistant, un personnage du romancier Italo Calvino. Une armure vide qui existe pourtant, qui bouge dans une quête absurde.
«La structure du spectacle ne suit pas l'histoire du roman, j'ai seulement été inspirée par le personnage, une entité sans corps. Robert et moi, nous animons simplement nos costumes. Il y a là une distanciation qui m'a plu. Le personnage central est accompagné de son écuyer, un être naïf qui erre lui aussi sans but. Notre quête d'humain est aussi absurde mais elle est constellée de mille batailles, des batailles intérieures, le plus souvent spirituelles.» 
Certains pourront y déceler notre lutte quotidienne avec ce monde frénétique qui nous happe sans cesse et la chorégraphe ne s'en formalise pas mais ce n'est pas là son inspiration.
«Je ne parle pas de ce qui se passe en politique ou au niveau social. Je ne fais pas de lien rapide avec des faits réels. C'est davantage l'idée même de batailles, la quête spirituelle des humains à laquelle je m'attache dans un spectacle en neuf vignettes comme neuf combats. Dans une, on travaille en demi-pointes, dans l'autre, notre corps est plié en deux, etc. »
Toujours avec cette énergie violente et rageuse qui la caractérise mais qui contraste radicalement avec la douceur de sa voix et la sagesse de sa réflexion dont seront témoins les participants au 5 à 7 expérience de jeudi soir au cours duquel elle sera en entrevue. Elle aime les paradoxes.