Dans Les Trifluviennes arrivent en ville, Manon Brunet, Fabiola Toupin et Julie Massicotte présentent un heureux mélange de chansons, de textes et de sketches qui forment un spectacle joyeux, léger et divertissant.

Les Trifluviennes arrivent en ville: bien plus que le talent des interprètes

CRITIQUE / Connaissant le parcours des trois interprètes, Les Trifluviennes arrivent en ville s’annonçait prometteur. Or, le spectacle est tellement plus que ce qu’on pouvait en espérer. C’est une célébration touchante et brillante d’une ville et de trois artistes de scène pleinement accomplies surfant sur un excellent contenu impeccablement mis en scène.

Le spectacle affiche d’ores et déjà complet pour les six représentations programmées auxquelles on a ajouté une supplémentaire le 21 septembre prochain, à 14 h, à l’église St. James. Que dire sinon que de vous garrocher sur la centaine de billets disponibles. Je dis ça mais peut-être n’y a-t-il pas urgence tant que ça. Si certaines têtes pensantes de Culture Trois-Rivières vont le voir, ils conviendront sans doute comme moi que ce spectacle doit s’installer en résidence pour plus de sept représentations, que ça peut, que ça doit devenir quelque chose comme un produit d’appel trifluvien.

Excusez l’enthousiasme, mais que ce spectacle m’a plu! Ça parle de Trois-Rivières, ça parle de femmes d’ici attachées à leurs souvenirs, à leurs racines, à ce qui les a faites les adultes qu’elles sont. Ça en parle avec humour, raffinement et une tendresse qui m’a atteint dans mon ventre de Trifluvien. Ça m’a rappelé comment cette ville m’habite bien davantage que je ne l’habite moi-même. Car c’est bien de ce lien complexe qui lie au plus profond de nous-mêmes notre environnement physique et humain avec notre développement d’individu qu’il est question dans ce spectacle. Comment Trois-Rivières résonnera toujours dans ces trois interprètes qui y sont nées et y ont grandi. Ce n’est pas parce que deux d’entre elles ont aujourd’hui résidence à Montréal qu’elles ne sont plus la Wabasso, le Dairy Queen de la rue des Forges, l’île Saint-Quentin ou le CMI.

Ce propos émane d’un très heureux mélange de chansons, de textes, de sketches, de quelques trouvailles de mise en scène qui ont l’élégance de se fondre dans un tout cohérent. Un spectacle joyeux, bonhomme, léger et diablement divertissant qui, au détour inattendu d’un vers, d’une harmonie vocale, d’un accordéon, fait naître des larmes au coin de l’œil.

Les mots sont de Fabiola Toupin dans un excellent travail d’écriture mais ils sont aussi empruntés à des plumes comme David Goudreault, George Dor, Guy Marchand ou Jean Lamarche, un homme qui gâche manifestement son talent en n’étant que politicien.

Pour Fabiola, c’est, apparemment, l’inverse mais il faut voir le spectacle pour saisir l’allusion. Louons la rigueur de son texte qui reste solidement ancré dans l’hommage à sa ville, prétexte à révéler les trois femmes. Au début, l’orientation s’impose mais à mesure que les lumières se tournent sur les chanteuses qui se dévoilent, des moments arrivent où on pense que l’auteure s’égare, prend une nouvelle direction mais elle arrive toujours à retrouver avec aplomb son cap initial. Du beau boulot. Et c’est bien parce que Trois-Rivières demeure bien présente que le spectacle mérite d’être vu par les Trifluviens et qu’il peut devenir un produit identitaire.

La mise en scène de Martin Larocque est enjouée, inventive mais surtout, d’une précision millimétrique. On savait le spectacle en gestation depuis longtemps mais il faut bien plus que du temps pour arriver à ce degré de netteté dans les enchaînements, dans le rythme des dialogues. Si quelqu’un a trébuché, ça ne s’est pas vu lors de la première. Le tout est d’un professionnalisme irréprochable tout en conservant une adorable fraîcheur. Les Trifluviennes sont de sacrées chanteuses, on le savait, mais elles ne sont pas piquées des hannetons pour ce qui est de jouer la comédie. Ce n’est pas subtil, d’accord, mais elles ne jouent pas non plus du Strindberg.

Côté chansons, moteur premier de cette production, les interprètes sont impeccables. Elles mettent en valeur leurs voix chaudes et puissantes autant dans leurs soli que dans des harmonies vocales d’accompagnement riches et originales. Elles confèrent une riche texture à plusieurs chansons mais ce sont les solistes qui les baignent d’émotion et à ce titre, ce n’est pas dans l’éclat que les femmes brillent forcément le plus. Manon Brunet est troublante de fragile pudeur dans Mon vendeur de brosse et Julie Massicotte, particulièrement touchante dans Je vous aime tirée du répertoire de Pauline Julien.

Petit bémol quant à la sonorisation qui ne donne pas autant de netteté aux voix qu’on le souhaiterait.

Chaque spectateur aura ses moments préférés mais j’ai trouvé que le spectacle n’était pas à son meilleur dans la toute dernière portion, plus soul, où les interprètes sont, cela dit, très à l’aise. La plus belle qualité de ce spectacle reste, à mes yeux, sa capacité à émouvoir à travers les sourires.

Pas question de terminer ce texte sans parler de Martin Bournival, le discret musicien, magnifique de sobriété dans les accompagnements. L’émotion dont je viens de parler, elle tient souvent à lui.

Les Trifluviennes arrivent en ville n’est pas le spectacle qui bouscule des façons de faire. Il reprend des formules éprouvées avec fraîcheur, intelligence et une sincérité qui n’est pas si fréquente. C’est un très heureux moment de divertissement, joliment ficelé, comme il s’en fait bien trop peu.