Marie-Andrée Levasseur
Marie-Andrée Levasseur

Les musées déjà prêts à rouvrir

TROIS-RIVIÈRES — Les institutions muséales sont confrontées à la crise de façon aussi brutale que le milieu culturel dans son ensemble. Cependant, celles-ci ont l’avantage d’être parmi les premiers à rouvrir leurs portes parce qu’il y est plus facile de faire respecter les nécessaires mesures de distanciation.

«Nous avons tous élaboré de multiples scénarios depuis quelques semaines pour être en mesure de rouvrir dans les bonnes conditions, indique Marie-Andrée Lavasseur, directrice des arts visuels à Culture Trois-Rivières qui représente le Centre d’exposition Raymond-Lasnier mais aussi l’Espace culturel Pauline-Julien, Boréalis, le Manoir Boucher-de-Niverville de même que la maison Rocheleau. Il est évident que la priorité restera toujours la sécurité des visiteurs et de nos employés.»

«Chez nous, dit Josée Grandmont, directrice du Musée des Ursulines, nous avons ouvert notre nouvelle exposition le 4 mars et le 13 mars, nous avons dû fermer nos portes. Nous avions engagé cinq guides à ce moment-là et ils étaient toujours disponibles pour revenir au travail à tout moment.»

Josée Grandmont

«Pour l’instant, nous n’avons pas entre les mains le guide officiel des mesures de sécurité à prendre mais nous avons des idées. Par exemple, on sait qu’on ne pourra pas utiliser nos casques de réalité virtuelle parce qu’il serait trop fastidieux de les nettoyer après chaque utilisation. D’ailleurs, ils n’ont pas été conçus pour résister à des nettoyages aussi fréquents.»

Au Musée POP, on avait aussi fait nos devoirs. «Il y a une nouvelle exposition destinée aux enfants qu’on va reporter parce qu’elle fait appel à plein de modules tactiles, explique la responsable des communications et développement des publics Claire Plourde. On a aussi conçu une nouvelle visite de la Vieille prison en lien avec une nouvelle exposition sur le système carcéral québécois; la première devra être modifiée parce qu’il sera impossible de conserver les bonnes distances entre une vingtaine de visiteurs dans certains endroits exigus du vieil édifice. L’exposition, elle, pourra être présentée en s’assurant simplement de bien gérer la circulation des visiteurs. On n’est aucunement inquiet de pouvoir respecter les consignes qui seront dictées.»

Claire Plourde

À Shawinigan, Sandie Letendre, a aussi revu les plans. «On ne pourra ouvrir la tour d’observation parce que l’ascenseur ne permettra pas de garder des distances appropriées et on ne pourra offrir l’exposition Planète Énergie conçue autour de modules tactiles essentiellement. Par contre, on revoit le Musée Jean Chrétien et l’exposition Le Canada dans le monde pour offrir une part du contenu en numérique. On a aussi élaboré des activités extérieures avec rallye, la visite de la centrale électrique ou des tours de ville guidés qui vont être adaptés.»

Personne ne s’attend à ce que l’achalandage à la réouverture soit celui qu’on a déjà connu. La nécessité de rouvrir ne fait pourtant de doute pour personne. «Il ne faut pas se faire oublier, plaide Sandie Letendre. De mon côté, il y a un autre facteur qui est primordial et c’est l’importance de conserver le lien d’emploi avec nos travailleurs. Bon nombre d’entre eux travaillent avec nous tous les étés et on veut les garder avec nous. La subvention fédérale nous aidera à ce titre. Je préfère rouvrir le plus rapidement possible quitte à essuyer certaines pertes financières au cours de l’été.»

Sandie Letendre.

«Il ne faut pas oublier qu’il est dans notre mandat fondamental de donner accès à la culture, de la démocratiser mais aussi de divertir, dit Marie-Andrée Levasseur. La culture est aussi une façon de se changer les idées et les gens ont certainement besoin de se changer les idées présentement.»

Claire Plourde offre une autre perspective. «Les gens ne voyageront pas beaucoup au cours de l’été alors, ce sera une belle occasion pour nous d’aller chercher la clientèle locale qu’on ne voit pas dans nos musées pendant la belle saison parce qu’elle est souvent en voyage pendant les vacances.»

«Notre défi, ajoute Josée Grandmont, ce sera de trouver le moyen de faire sortir les gens de leur cour arrière. À nous de les attirer en leur rappelant, notamment, que même s’ils sont déjà venus, nous nous renouvelons constamment et nous avons du nouveau à leur présenter. Quand ils voyagent, les gens d’ici visitent beaucoup les musées des autres régions; c’est le temps de découvrir les richesses de la nôtre.»

La crise a aussi fait ressortir la nécessité pour les diverses institutions muséales, et malgré leurs différences, d’échanger entre elles et de se regrouper pour faire valoir leurs richesses mais aussi leurs revendications communes. «On doit se réinventer et les regroupements, sous toutes sortes de formes, permettent des échanges d’idées et de ressources très intéressants, soumet Marie-Andrée Levasseur.

«Par exemple, c’est au sein de Médiat-Muse qu’on a avancé l’idée de mettre en place des forfaits pour inciter les gens à circuler à travers les diverses institutions muséales de la région. C’est un filon très intéressant», souligne Sandie Letendre.

Vice-présidente de la Société des Musées du Québec, Marie-Andrée Levasseur est à même de constater que le canal de communication est bien ouvert avec le ministère de la Culture et des Communications et que les besoins des musées de toute la province y sont clairement exprimés. «Nous avons sensibilisé le gouvernement au fait que la culture fait partie de la relance économique du Québec. Nous avons présenté nos demandes et je pense que nous avons été écoutés.»

«Les deux industries les plus impactées par la crise, ce sont le tourisme et la culture et nous cochons les deux cases, soutient Claire Plourde. On sait qu’on va avoir une certaine compensation pour les pertes dans nos volets scolaires mais pas l’entièreté. C’est l’été que nous générons la plus grande partie de nos revenus autonomes.»

«Chez nous, c’est 70›% de nos revenus qui sont autonomes et la forte majorité, c’est l’été, explique Sandie Letendre. L’hiver, les revenus viennent de la location de salles qui a aussi été touchée et le sera à l’automne prochain. C’est certain que l’impact va être très important. Nous avons les reins assez solides pour passer à travers mais l’ampleur de l’impact va être beaucoup déterminé par la durée de la crise dans son ensemble.»

«Il y aura un avant et un après la crise. On n’aura pas le choix de se réinventer, prétend Marie-Andrée Levasseur. Je ne suis pas inquiète: nous avons tous développé une très grande débrouillardise avec le temps.»

«Chez nous, illustre Claire Plourde, nous avons fait certaines percées dans le numérique qui sont un peu passées sous le radar. Pour l’exposition sur la Révolution tranquille, on avait un contenu numérique intéressant que plusieurs ont redécouvert grâce à la crise. Des enseignants nous ont contactés après l’avoir vu et voudraient l’intégrer à leur programme scolaire. Le numérique est une des avenues de cette réinvention.

La clientèle scolaire est d’ailleurs un enjeu majeur pour les musées à cause de son importance pendant la saison d’hiver moins achalandée aux guichets. «On peut penser que les professeurs ne seront pas enclins à aller au musée avec leurs groupes en septembre prochain, convient Marie-Andrée Levasseur. C’est à nous de trouver des façons d’aller les rejoindre dans leur classe, grâce au numérique, justement.»

«La pause relative qu’on connaît présentement nous sert à ça, indique Josée Grandmont. Nous avons des projets dans nos tiroirs que nous n’avons pas eu le loisir de développer et on y revient à l’heure actuelle. C’est d’ailleurs une des façons par lesquelles le gouvernement peut nous aider dans le cadre de son plan culturel numérique, par exemple.»

Comme on le voit, ce ne sont ni l’enthousiasme ni les idées qui manquent. On sent d’ailleurs l’optimisme des intervenantes que nous avons rencontrées virtuellement. «Si on n’est pas optimiste dans le domaine dans lequel nous évoluons, on est mieux de faire autre chose, rigole Josée Grandmont. Malgré les points d’interrogation, nous travaillons tous depuis le 13 mars dernier, nous sommes en train de forger ce que seront les prochaines années.»