Célane Dodier Côte et Louis-Étienne Villeneuve offrent un véritable morceau de bravoure dans la pièce Danny et les flots bleus de l’océan que présentent les Nouveaux Compagnons à la salle Louis-Philippe-Poisson.

Les douleurs qui s’attirent

Trois-Rivières — Roberta, Danny. Deux blessures, deux êtres qui les recouvrent et que rien ne lie mais qui sont faits pour se rencontrer parce que si les individus peuvent s’ignorer, les douleurs, elles, s’attirent irrémédiablement. C’est à cette rencontre-confrontation dure et dérangeante qu’est convié le public avec Danny et les flots bleus de l’océan que présentait jeudi soir et pour trois représentations consécutives d’ici à dimanche le Théâtre des Nouveaux Compagnons.

La pièce de l’Américain John Patrick Shanley est une sorte d’autopsie de la douleur qui peut bouffer deux êtres auxquels il ne reste que l’espoir, ou l’illusion, d’aimer. Pour se raccrocher à quelque chose, comme un instant d’oubli, de pause. L’argument est on ne peut plus simple: une fille dans un bar miteux voit un gars aussi paumé qu’elle s’installer à la table d’à côté. Ils engagent la conversation. D’une réplique à l’autre, ils s’envoient paître pour mieux exprimer qu’ils n’ont rien à offrir que le mal qui les ronge. D’insulte en injure, ils s’ouvrent pour laisser paraître leur mal. Il n’en faut pas plus à Roberta pour demander à Danny de venir coucher chez elle. Avec elle. Il ne veut pas, elle insiste.

On comprend rapidement qu’ils ne s’aimeront pas, qu’ils n’ont pas accès à ce luxe mais ils pourront rêver. Faire comme si. Comme si leur vie était normale, comme s’ils n’avaient pas fait, chacun de leur côté, quelque chose d’irréparable. Comme s’ils n’étaient pas brisés pour de bon. Le sont-ils seulement? À chacun des spectateurs de se faire une idée, d’y croire ou pas.

Une chose est sûre, les deux interprètes s’offrent un morceau de bravoure. La pièce n’est pas bien longue, quatre-vingts minutes environ, mais Célane Dodier Côte et Louis-Étienne Villeneuve l’habitent d’un bout à l’autre et se donnent avec beaucoup de conviction. Dans une mise en scène extrêmement sobre, entièrement au service des interprètes, ils tiennent ce dialogue intense et brutal avec une constante intensité du début à la fin.

Ils sont bien dirigés par la metteure en scène Ève Lisée qui a su subtilement varier les niveaux d’énergie pour laisser aux scènes les plus fortes tout leur pouvoir. Et pour laisser les spectateurs respirer un peu grâce à d’heureux traits d’humour qui agissent dans la pièce comme les respirations inscrites dans la partition d’un chanteur. Le dialogue est toujours sérieux et dramatique mais il est vrai que la maladresse des deux protagonistes suscite certains rires. Heureusement.

L’habileté de l’auteur, très bien servi par une traduction québécoise juste qu’on doit à Yves Coderre, c’est d’avoir su emménager dans des dialogues apparemment d’une constante force, des mouvements d’émotion qui se forment comme des vagues. Dans ce qui est la première partie de la pièce, on a droit à une scène nettement plus violente que les autres qui nous semblaient toujours pourtant à la limite de l’équilibre. Dans la seconde partie, même jeu, mais cette fois, Célane Dodier Côte fait éclater une colère dont on n’aurait pas imaginé son personnage capable. Surtout après qu’elle eut manifesté son puéril désir de romantisme auprès de son amant. La scène est vraiment forte.

J’avoue que personnellement, j’aurais imaginé son personnage à elle plus ancré dans une colère profonde, absolue. Ce genre de colère qui consume l’être tout entier. On sent chez elle plus de nuances. Ça ne tient pas au travail de la comédienne à proprement parler comme à ce qu’elle dégage. Par contre, elle nous fait bien sentir, par l’irréfutable pouvoir de sa présence sur scène, la culpabilité qui habite sa Roberta. Devant elle, Danny demeure ce bum impénétrable, irrémédiablement cassé. Il reste que c’est Roberta la force narrative de cette pièce. Le titre même de l’œuvre fait référence à son rêve à elle, pas à celui de Danny.

Voilà une œuvre particulièrement intense au propos dur et lucide comme les Nouveaux Compagnons semblent vouloir nous en offrir de plus en plus depuis quelques saisons. Tant mieux.

On la présente de nouveau vendredi soir, samedi soir, à 20 h dans les deux cas et dimanche, à 14 h. Elle est réservée à un public de 16 ans et plus.