Après une longue attente, l’ouvrage de Yannick Gendron L’énigme de Trois-Rivières a officiellement été lancé mardi à la Librairie Poirier de Trois-Rivières.

L'Énigme de Trois-Rivières lancé mardi

Trois-Rivières — C’est avec au visage le sourire satisfait du devoir accompli que l’historien Yannick Gendron présentait mardi son ouvrage L’énigme de Trois-Rivières, fruit de treize années de recherches et de rédaction.

Ce livre de quelque 400 pages présente l’intrigante thèse que l’historien trifluvien a élaboré à savoir que celui qu’on appelle le sieur de La Violette ne serait pas le véritable fondateur de Trois-Rivières et que c’est plutôt à Théodore Bochart que devrait revenir le titre, compte tenu du rôle prépondérant que ce dernier a joué dans la fondation de la deuxième plus vieille ville au Canada. L’hypothèse est audacieuse et l’auteur ne ménage pas les efforts pour l’étayer. Il le fait avec une rigueur qui ne rend pas pour autant le récit indigeste ce qui en fait une lecture assurément utile, non pas simplement pour déboulonner un mythe mais pour lever le voile sur la fondation de Trois-Rivières, épisode méconnu.

«Je viens simplement étayer ce que j’ai compilé depuis treize ans en me basant sur des faits, explique l’auteur. On a cru que La Violette avait fondé Trois-Rivières mais il apparaît clair à mes yeux que Bochart y a contribué. Le nom de La Violette est sorti à un moment de notre histoire, la fin du XIXe siècle, où on se cherchait une identité. On a désigné La Violette à l’époque un peu à défaut de mieux. Le problème est qu’il n’existe pratiquement rien sur La Violette dans les documents historiques.»

«Jamais, dans ces documents, il ne sera question que La Violette soit allé accueillir les autochtones sur le site de Trois-Rivières. Ce n’est pas lui non plus qui accueille les Jésuites ou qui négocie avec les Hurons. Jamais non plus n’est-il question de La Violette recevant des cadeaux au moment de son départ or, ce sont toutes des choses que Théodore Bochart va faire. À mon sens, et au sens des témoins de l’époque, les Jésuites essentiellement, c’est Bochart qui incarne l’autorité à Trois-Rivières. Ça m’apparaît clair et j’en fais la démonstration dans le livre. On a cru en La Violette mais désormais, on va savoir l’importance prépondérante qu’a eue Bochart.»

Yannick Gendron part d’un principe tout simple: pour être considéré fondateur, il faut poser des gestes fondateurs. «Il n’y a pas un protocole établi qui fait qu’un individu arrive à un endroit et devient le fondateur. Il faut que tu poses des gestes fondateurs. Est-ce que La Violette, dont tout ce qu’on sait est qu’il a été le parrain de deux jeunes amérindiennes et a transporté des gens et des vivres à Trois-Rivières, va poser ces gestes fondateurs? À mon sens, non. Dans le cas de Théodore Bochart, tout cela est documenté. Sur La Violette, on n’a pratiquement rien et pourtant, les Jésuites sont sur place et ils auraient logiquement témoigné de certains de ses faits et gestes s’il avait eu l’importance qu’on lui confère.»

Yannick Gendron est catégorique et il a les références pour l’être: «Théodore Bochard va poser à Trois-Rivières les mêmes gestes que Champlain va poser à Québec. C’est lui qui reçoit les autochtones et lui qui négocie la traite. À l’époque, la France ne manifeste aucune véritable intention coloniale envers la Nouvelle-France qu’elle ne voit que dans un esprit purement mercantile. On a beaucoup parlé du rêve de Champlain de faire une colonie où Français et Autochtones vivraient ensemble mais c’est demeuré un rêve. À sa mort, il n’y avait toujours que très peu d’habitants français ici. À cette époque, pour la France, la Nouvelle-France n’est rien qu’un établissement commercial. Les journaux français de l’époque n’en parlent à peu près pas.»

«Trois-Rivières va être fondée pour maintenir le commerce avec les autochtones alors que ceux-ci pensent profiter de la venue des Français et de leur habitation permanente pour y trouver protection contre les ennemis et de l’aide en cas de famine ou de maladie. Si Trois-Rivières s’est maintenue, c’est beaucoup grâce à Capitanal, le chef amérindien, à Théodore Bochart qui a assuré le maintien du commerce et au Père Le Jeune qui, lui, va «évangéliser» les autochtones en les convainquant que la religion catholique va leur assurer une vie après la mort.»

L’auteur estime qu’on a dépassé l’idée fantaisiste qu’un seul individu doive être le fondateur d’une ville. «Beaucoup de gens tiennent à leur La Violette comme fondateur mais ils ont très peu à dire sur lui puisque les documents historiques sont pratiquement muets à son égard.»

La mission initiale que s’était donnée Gendron était d’en apprendre plus sur La Violette, fondateur de Trois-Rivières, mais il s’est buté au silence des sources. Il estime avoir retourné pas mal toutes les pierres connues pour dénicher des informations. «On n’est pas à l’abri de la découverte de nouvelles sources mais pour la période avant 1650, on n’a guère d’autre choix que de se fier aux Relations des Jésuites, avec tous les biais qu’elles peuvent avoir, et aux journaux français de l’époque. J’ai vraiment fouillé les bases de données pertinentes disponibles et je n’ai pas trouvé le nom de La Violette mais beaucoup celui de Bochart. J’ai exploré diverses hypothèses impliquant notamment que La Violette aurait pu être le surnom d’un autre personnage et ça reste une hypothèse valable, mais on réussit habituellement à identifier les individus derrière les surnoms et ici, ce n’est pas le cas.»

S’accrocher à l’idée que La Violette ait été le véritable et unique fondateur de Trois-Rivières relève de la croyance, estime l’historien, et son livre offre une convaincante démonstration que Bochart est plus susceptible de mériter ce titre que le mystérieux La Violette. Il reste que l’ouvrage a le grand mérite de nous en apprendre beaucoup sur les premières années d’existence officielle de Trois-Rivières, un pan trop mystérieux de notre histoire. S’il n’avait d’ailleurs que cette vertu, ce serait déjà énorme.