À 75 ans, Yves Beauchemin n'a rien perdu de son inspiration et il présente au Salon du livre trifluvien son tout dernier roman: Les empocheurs.

Leçon d'écriture et de passion

Yves Beauchemin fait partie de ces écrivains dont on peut dire qu'ils sont des monuments de la littérature québécoise. Ce titre ronflant témoigne cependant assez mal de la simplicité de l'homme et de sa disponibilité pour son public nombreux qui le suit à chaque nouveau roman.
Yves Beauchemin est venu à Trois-Rivières parler de sa dernière oeuvre, Les empocheurs, sorti chez Québec-Amérique l'automne dernier après quelque deux années de gestation. L'artiste a été inspiré par certaines affaires de corruption qui ont ébranlé le Québec et mené à la création de la Commission Charbonneau. Comme tant de ses concitoyens, il a été outré par l'ampleur des malversations d'escrocs de toutes sortes et il semble que l'écriture de son roman n'ait pas complètement calmé sa colère. 
«Ce roman, c'est un peu un cri d'indignation contre les manigances de gens qui pompent l'argent public pour mener des vies luxueuses aux frais des contribuables. Pendant ce temps, il y a des gens qui attendent 17 heures aux urgences des hôpitaux, des enfants avec des difficultés d'apprentissage qu'on ne peut pas aider, des bouleversements climatiques catastrophiques dus au réchauffement de la planète, etc. Pour corriger tout ça, ça prendrait des réformes et des réformes, ça prend de l'argent. Argent qui n'est pas là parce que des grosses bedaines le dépensent pour aller se faire bronzer sur des yachts dans le sud avec des prostituées.» Voilà sans doute l'indignation qui s'exprime chez un homme par ailleurs bienveillant et posé.
«Cela dit, s'empresse-t-il de préciser, je ne fais pas de sermon dans mon livre.» Par souci explique-t-il, d'être fidèle à la réalité. «Personne n'est complètement odieux. Deux des personnages de mon livre sont mafieux, mais ils forment un couple dont le fils a des problèmes et s'inquiètent sincèrement pour lui. Ils veulent vraiment lui venir en aide. Le romancier crée des personnages dont il est responsable et moi, je ne veux pas que les miens ne soient que des images en carton. J'ai le souci que tous aient une vie complète et réaliste. J'ai appris ça de Tchekhov et Tourgueniev chez qui il n'y a pas de personnages qui ne soient que des ouvreurs de porte; ils ont tous une vie complète et complexe.»
Comme certains de ses protagonistes sont des politiciens, il a pris soin de spécifier que contrairement à ce qui a été écrit dans certains médias, son personnage d'une ministre du gouvernement croqueuse d'hommes n'est en rien inspiré par Nathalie Normandeau. «D'abord, ça aurait été courir après le trouble que de m'inspirer d'un personnage public réel et ensuite, je suis trop paresseux pour faire du roman historique en me documentant de façon exhaustive pour bien cerner un personnage connu.»
Ses personnages, il les porte en lui, ils lui sont proposés par son subconscient. «Les personnages naissent en moi sans que je sache d'où ils sortent. C'est à rebours que j'arrive parfois à les identifier.»
À 75 ans, ce «paresseux masochiste», selon son expression, qui trouve l'écriture ardue et difficile, mais n'en pond pas moins des briques de 600 pages comme c'est le cas pour Les empocheurs, continue d'appliquer la leçon qu'aurait donné Flaubert à Guy de Maupassant. «Quand tu décris un arbre, il faut que cet arbre soit unique. Le secret, confie-t-il, c'est l'observation. Tchekhov arrive à décrire le caractère d'un personnage en ne s'attardant parfois qu'à un seul geste qui nous dit immédiatement la personne qu'il est. C'est extrêmement efficace alors, je m'y applique.»
Il n'a, pour l'instant, pas de prochain roman en chantier, si ce n'est dans son subconscient.