Se produisant parfois sur de toutes petites scènes comme au café-Bar Zénob de Trois-Rivières, le poète Yves Boisvert, magistralement interprété par Martin Dubreuil, a suivi la route la moins fréquentée dans son parcours de poète. C’est ce que relate le film À tous ceux qui ne me lisent pas qui clôturera le TR-IFF ce jeudi au cinéma Le Tapis rouge, à 19 h 30.

Le plus dur chemin

TROIS-RIVIÈRES — Le TR-IFF, l’événement de cinéma international trifluvien, clôturera son édition 2018 jeudi avec une œuvre on ne peut plus appropriée: le film À tous ceux qui ne me lisent pas sur le poète Yves Boisvert.

Appropriée pour plusieurs raisons. D’abord, le poète est souvent considéré comme Trifluvien pour avoir habité une bonne partie de sa vie à Trois-Rivières. De plus, c’est un film qui traite forcément de poésie à travers le cofondateur du grand festival trifluvien. Par ailleurs, c’est un film assez remarquable qui demeure très accessible, s’inscrivant donc parfaitement dans l’orientation du TR-IFF.

Il est à noter que la projection constitue un événement en soi puisque ce sera la grande première du film au Tapis rouge à 19 h 30 jeudi soir et que ça se passera en compagnie des membres de l’équipe.

Le film attirera forcément l’attention de plusieurs Trifluviens qui ont connu Yves Boisvert. Or, ce n’est pas une biographie à proprement parler mais un film librement inspiré de la vie du poète. Il n’en reste pas moins que l’action se situe davantage dans la période de sa vie où Boisvert a vécu à Sherbrooke. Du reste, certains estimeront peut-être que le sujet du film est moins Yves Boisvert lui-même que la quête d’absolu à travers l’art.

Chez le Boisvert de ce film, la poésie est plus qu’une maîtresse, elle est une aventure folle justifiant tous les sacrifices. Celui du bonheur, même. Le poète, décédé en 2012, apparaît comme un être torturé menant une vie complètement dissolue vouée à la seule recherche des vers ultimes. Une recherche qui lui valait une certaine estime du milieu littéraire underground mais qui n’arrivait pas toujours à trouver grâce auprès des éditeurs. L’argent, Boisvert n’en avait pas et n’en avait cure. Il méprisait ceux qui y étaient soumis.

Il apparaît dans le film comme un être incapable de compromis. Un homme en quête d’absolu à chaque instant de sa vie, dans ses dérives comme dans la création. «Pour moi, il y a un sens du sacrifice chez Yves Boisvert, concède le réalisateur Yan Giroux. Il est animé par l’idée du don de soi et je soupçonne que ça tienne à un historique personnel. Dans sa petite enfance, il a été brûlé sur presque tout le corps et il a reçu trois fois l’extrême-onction. Il se voyait comme un ressuscité. Le prêtre avait dit à sa mère qu’il devrait remercier Dieu par sa vie; moi je pense qu’il a remplacé Dieu par la poésie d’une certaine façon. Il a vu sa vie comme une occasion de se donner entièrement à quelque chose. Je ne peux pas parler d’un côté spirituel chez lui mais il y avait certainement une quête d’absolu et elle est au centre du film.»

«À notre époque où on met tellement l’accent sur la promotion, le bien paraître, le marketing, je trouve important de rendre hommage à un personnage qui n’avait pas peur d’écorcher le vernis de la société et de gratter là où ça fait mal.»

En se distanciant du récit purement biographique, le réalisateur, également coscénariste en compagnie de Guillaume Corbeil, s’est gagné une latitude qui a permis de donner à l’œuvre un arc dramatique clair et efficace. «Comme le quotidien d’un poète ne procurait pas forcément beaucoup d’action, on a cherché le chemin pour parler de Boisvert d’une façon cinématographique. Comme je l’ai connu et qu’il a été un mentor pour moi, on a pensé à l’aborder par l’idée de la transmission et de comment il pouvait inspirer un adolescent. Ça donne au film une teinte d’espoir.»

Si l’œuvre pouvait réactiver la parole du poète méconnu, le réalisateur en serait comblé. «Les mots d’Yves Boisvert résonnent encore très fortement aujourd’hui. Sa parole est toujours extrêmement pertinente alors, si on pouvait les ramener dans l’espace public, inciter des gens à le lire, ce serait magnifique. D’autant que dans la transition vers le numérique, les œuvres de poètes moins connus n’ont pas toutes trouvé cette nouvelle forme de diffusion.»

«Et si on va plus loin, j’aimerais que ça puisse encourager des gens à s’exprimer, à prendre le chemin pas toujours facile de la création.»