Marc Messier dans une scène de La mort d’un commis voyageur qui sera présentée à la salle Odyssée de la Maison de la culture de Gatineau vendredi et samedi.

Le drame d’une vie

Le comédien Marc Messier, dont on associe le visage souriant à Broue, a prouvé maintes fois que les rôles dramatiques ne lui font pas peur. Plus réalistes ou plus amers, il y a eu Marc Gagnon dans Lance et Compte ; puis Adrien dans Le pacte des anges (2016) ; en ce moment, on peut observer son regard mélancolique dans téléséries Prémonitions et Hubert et Fanny.

Mais, contrairement au comédien goguenard, le tragédien avait peu brillé sur les planches, à part dans les années 70, à ses débuts, et dans de tout petits rôles « pas vraiment marquants ». Messier peut désormais tirer des larmes dans La mort d’un commis voyageur, pièce classique d’Arthur Miller que la Salle Odyssée accueille ce vendredi 19 et samedi 20.

Le metteur en scène Serge Denoncourt avait sollicité Marc Messier il y a « au moins quatre ou cinq ans » pour tenir le rôle principal de Willy Loman dans cette pièce qu’il souhaitait monter pour le Théâtre Le Rideau Vert. Mais, à cause de Broue, « on n’arrivait pas à trouver une place dans l’horaire ». Messier et ses complices (Michel Côté et Marcel Gauthier) ont mis un terme définitif en avril 2017 à leur comédie de taverne, à l’issue de 3322 représentations. La perspective de finir Broue a permis de donner le feu vert à Denoncourt.

« C’est un grand rôle, Willy Loman, ne serait-ce qu’en termes de texte à apprendre... c’est énorme. Ceux qui connaissent ça me disent que c’est probablement, après Cyrano de Bergerac, celui qui a le plus de texte. À Broadway [la pièce] peut facilement durer plus de 3 h ; nous, on la fait en 2 h 30 avec l’entracte », précise-t-il. 

C’est qu’il s’agit d’une toute nouvelle traduction – signée Denoncourt, qui a enlevé la scène finale du Requiem, « et avec raison à mon avis », précise Messier, en faisant valoir que « c’était plus difficile de parler de suicide en 1949 », date de sa première représentation à New York ». « Les gens étaient plus susceptibles, et le Requiem, selon ce que m’a expliqué Serge, était là pour adoucir les choses. Mais aujourd’hui, le public en a vu d’autres... » rigole-t-il. Messier ne vend ici aucune mèche : la mort de Willy est annoncée par le titre.

À travers Willy Loman, commis voyageur bercé d’illusions et de rêves de grandeur pour ses deux fils, Biff et Happy (respectivement campés par Éric Bruneau et Mikhaïl Ahooja), La mort d’un commis voyageur creuse le naufrage du Rêve américain, à l’heure des promesses avortées.

Le traitement fin de cette désastreuse relation père-fils émeut particulièrement le comédien : « ils n’arrivent pas à se comprendre, mais on sent tout le temps qu’ils s’aiment. C’est intemporel. [...] On voyait ça dans les tragédies grecques, et on voit ça encore aujourd’hui » chez bien des gens.

Looser magnifique symbole d’une classe moyenne laissée sur le carreau, cet antihéros fascine marc Messier : « Willy est un peu une victime du rêve américain ». Une victime de ce sentiment que la réussite est le fondement de l’identité sociale et du bonheur. Willy est toujours dans le paraître » parce qu’« on lui a implanté dans la tête » ce fantasme de la réussite, indique l’interprète.

Le metteur en scène Serge Denoncourt avait sollicité Marc Messier il y a « au moins quatre ou cinq ans » pour tenir le rôle principal de Willy Loman dans cette pièce qu’il souhaitait monter pour le Théâtre Le Rideau Vert.

Résonnances contemporaines

« Arthur Miller fait dire à Willy ‘C’est ça la beauté de l’Amérique : un homme peut devenir riche grâce à sa personnalité’, en sous-entendant ‘et non pas grâce à sa compétence’. Ce que tu fais est moins important que qui tu es et qui tu connais, ta personnalité et ton sourire. ‘Avoir les bons contacts. Toujours les bons contacts’. Je trouve extrêmement touchant ce personnage qui, à la fin de sa vie, se retrouve un peu détruit » par sa foi dans ce dogme capitaliste.

L’auteur, note Marc Messier, s’est servi de Willy pour adresser à son pays « une critique sociale » aussi « importante » que « courageuse » à une époque où, étant sortis victorieux de la guerre et connaissant une glorieuse phase de prospérité, « les États-Unis étaient les champions du monde ». Et, à ce titre, n’étaient pas prêt à entendre le manque d’enthousiasme d’Arthur Miller, ni encore moins à l’accepter. « On l’a taxé de communiste et de tout ce qu’on veut, en pleine époque de Maccarthysme », rappelle le comédien. 

Pour Messier, « toute cette idée du paraître [...] a beaucoup de résonnance encore aujourd’hui, surtout avec celui qui est président des États-Unis maintenant, et qui incarne [ce travers] d’une façon un peu moins touchante, je dois dire. » 

Mais aux yeux de Marc Messier, le drame de Willy, sexagénaire « qui a du mal à gagner sa vie » et qui se retrouve « un peu tassé » dans son emploi, résonne de façon toujours aussi cruelle, dans le « contexte social » d’aujourd’hui : « il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui vivent ça sur le marché du travail ; on leur dit ‘merci beaucoup !’, et puis on les remplace par une machine ou par quelqu’un de plus jeune. Alors, les gens peuvent [facilement] s’identifier à Willy, à plusieurs niveaux. »

La distribution de la pièce compte aussi sur le talent de Marilyse Bourke, Sarah Cloutier Labbé, Charles-Alexandre Dubé, Aude Lachapelle, Robert Lalonde, Jean-Moïse Martin, Mathieu Richard, Manuel Tadros et Louise Turcot.


POUR Y ALLER

Quand ? Les 19 et 20 janvier, 20 h

Où ? Maison de la culture de Gatineau

Renseignements : 819-243-2525 ; salleodyssee.ca