Guy Bertrand

Le couronnement d’une passion

Trois-Rivières — Les Prix du Québec constituent la plus haute distinction remise par le gouvernement du Québec et la dernière remise de ces prestigieuses récompenses, en novembre dernier, avait un petit air trifluvien. En effet, le Trifluvien d’origine Guy Bertrand premier conseiller linguistique à la radio et à la télévision française de Radio-Canada a été lauréat du Prix George-Émile-Lapalme dans le domaine de la culture.

Cet amoureux passionné de la langue française est bien connu puisque depuis 27 ans, les auditeurs de ICI Première peuvent l’entendre régulièrement offrir capsules ou chroniques linguistiques en ondes. Mais son curriculum vitae témoigne d’un très grand nombre d’implications visant à favoriser un bon usage de la langue française, des initiatives qui dépassent largement le cadre de ses strictes fonctions professionnelles. C’est dire qu’il défend la langue française avec une ferveur qui n’a d’égal que son tact pour relever et corriger les erreurs courantes dont sont trop souvent marqués nos conversations et écrits.

S’il y a de Trois-Rivières dans ce prix, cela ne tient pas qu’aux origines de Guy Bertrand, fier enfant du quartier Saint-Philippe, «au coin des rues Laurier et Saint-Denis», tient-il à préciser, mais également à sa formation puisqu’il a fait ses études ici. Il était même de la toute première cohorte de diplômés du programme de traduction de l’UQTR à la fin des années 70. «Je viens d’une famille modeste et je n’aurais pas eu les moyens d’aller étudier à l’extérieur, ce que je considère encore aujourd’hui comme une chance. J’aime Trois-Rivières et y suis demeuré très attaché. Même si nous n’étions pas riches, l’éducation constituait une priorité dans notre famille et mes parents m’ont toujours encouragé à poursuivre mes études.»

Ce qu’il a fait avec passion, manifestement. Ce qui n’exclut pas qu’il ait possédé un don inné pour les langues. «Très jeune, j’étais déjà fasciné par les langues et le français était celle qui m’intéressait le moins. Mon père m’a enseigné tôt les rudiments de l’anglais. J’ai d’abord gagné ma vie comme traducteur pendant une douzaine d’années avant d’entrer à Radio-Canada, toujours comme traducteur. C’est par hasard qu’on m’a demandé de remplacer temporairement Camil Chouinard qui faisait des capsules sur la langue française à la radio. Je l’ai fait comme une simple expérience qui me semblait pertinente mais mes patrons ont apprécié mes capsules et les choses se sont enchaînées.» Vingt-sept ans plus tard, il compte plus de 4000 de ces capsules, plus de 900 prestations radiophoniques mais aussi plus de 1000 bulletins linguistiques écrits sur la page du site Internet de Radio-Canada, trois bouquins ainsi que la conception et la rédaction de la politique linguistique de Radio-Canada au tableau de ses réalisations.

C’est pourtant avec une profonde modestie qu’il a accueilli l’honneur qui lui a été fait par le gouvernement québécois en novembre dernier. «C’est Radio-Canada qui a présenté ma candidature et quand on m’a annoncé que j’avais remporté le prix, j’ai vraiment cru qu’ils allaient me rappeler un peu plus tard pour confesser leur erreur, rigole-t-il. Je suis extrêmement touché par cet honneur. Je le prends avec humilité parce que j’ai eu la chance d’avoir une tribune publique pendant vingt-sept ans et que ça a tourné les projecteurs vers moi d’une certaine façon. Combien de gens dont on n’entendra jamais parler font un travail absolument magnifique dans leur domaine?»

À 63 ans, Guy Bertrand peut se permettre de jeter un regard global sur sa carrière et il estime avoir contribué, à sa modeste façon, à changer des choses. «J’ai eu la chance de faire un travail qui impliquait beaucoup de rétroaction de la part du public et certains m’ont même dit que je leur avais fait prendre conscience de l’importance de parler un bon français. C’est une motivation extraordinaire.»

Une autre motivation l’a stimulé pendant presque trois décennies: le fait que la langue est un être vivant qui change et évolue constamment, forçant les spécialistes à se tenir constamment à jour. «Il y a bien des choses que je n’aurais absolument pas toléré il y a vingt ans et que j’accepte volontiers aujourd’hui à cause notamment du passage dans l’usage. Cette évolution constante rend notre travail fascinant.»

Lui qui a acquis de solides notions dans la majorité des langues européennes en plus du mandarin, croit-il que le français est, comme on l’entend souvent, une langue particulièrement difficile? «J‘ai pu constater que toutes les langues ont leurs difficultés spécifiques et le français n’est pas facile mais pas particulièrement difficile non plus. L’autre mythe que j’aimerais déboulonner, c’est l’idée que le français est une langue plus belle que les autres. Bien sûr, c’est une très belle langue, mais comme le sont tant d’autres.»

Il estime par ailleurs que le français se porte très bien au Québec. «La qualité de la langue parlée s’est beaucoup améliorée au cours des dernières décennies. Les gens arrivent beaucoup mieux à dire ce qu’ils pensent de façon articulée et je note que nous avons infiniment plus de vocabulaire qu’il y a cinquante ans. Comme les gens ont davantage d’instruction, il est logique que le français soit globalement meilleur. Nous avons également beaucoup plus de ressources accessibles pour qui veut bien parler. Bien sûr, nous parlons un français particulier qui ne sera jamais celui qui est parlé en France mais c’est une langue riche dont nous pouvons être fiers.»

Comme lui de son Prix Georges-Émile-Lapalme 2017 dans la catégorie culturelle.