Fred Pellerin a présenté en première sherbrookoise jeudi soir son nouveau spectacle de conte Un village en trois dés, devant une salle Maurice-O’Bready à guichets fermés. Le conteur en a profité pour annoncer qu’il préparait un nouvel album de chansons pour l’automne.

Le conteur magnifique frappe encore

C’est encore la même recette... et elle marche toujours aussi bien. Idem pour la faune bariolée de Saint-Élie-de-Caxton (Toussaint Brodeur, Méo le décoiffeur, le forgeron Riopel, Mme Gélinas et ses 473 enfants, la belle Lurette...) : ils et elles sont toujours au rendez-vous et on ne s’en lasse pas. Ce sont également les mêmes images décalées, la même façon de détourner le langage vers une destination insoupçonnée, les chansons qui viennent entrecouper les histoires avec une louche d’émotions tendres... Le village en trois dés de Fred Pellerin, sixième spectacle du Mauricien, donne encore envie de croire à l’avenir, à la force d’une communauté, à l’émerveillement comme moteur d’existence.

Et comme d’habitude, le conteur magnifique avait une salle comble devant lui : 1500 personnes venues se laisser convaincre que la vie peut être encore belle si on a une pincée d’imagination quelque part dans son armoire à épices. Mais elles étaient venues également pour se laisser secouer de rires. Le Caxtonien, on dira ce qu’on voudra, a un sens du punch diablement bien maîtrisé, aussi fort que bien des humoristes, ne serait-ce que dans la façon dont il installe le terrain propice à insérer ses métaphores filées, qu’il glisse souvent au passage, comme si de rien n’était.

Par exemple cette image de l’évêché qui, dès qu’un village est fondé, envoie par la poste un curé emballé sous vide. Une analogie qui lui permettra la seconde suivante de qualifier un vieux curé de « retour de marchandise ». Quelques instants plus tard, ce sera au tour de sa grand-mère, de qui il ne dira pas qu’elle a une excellente mémoire : il préférera déclarer qu’elle « s’archive toute seule ». Bref, Pellerin possède toujours un talent immense (sûrement catalysé par une grosse somme de travail) pour le ciselage de mots, lequel continue de s’affiner avec les années et les spectacles. Les auditoriums ne sont pas près d’être à moitié pleins.

Tout un village

On soupçonne fortement le conteur d’avoir construit son spectacle autour de l’adage : « Il faut tout un village pour élever un enfant ». On n’en dira pas plus pour ne pas vendre un trop gros bout de mèche, mais c’est carrément dans l’histoire de la fondation de Saint-Élie-de-Caxton qu’il entraîne cette fois-ci. Le spectacle tendra entièrement vers cette question ultime : que s’est-il passé le 12 avril 1865 pour qu’un village naisse ce jour-là? Ou plutôt, qu’y avait-il de plus par rapport au 11 avril? Le conteur s’est arrangé pour que les trois premières pages des archives municipales soient manquantes pour inventer une genèse beaucoup plus palpitante.

Si tous les personnages connus sont déjà à Saint-Élie, c’est autour de nouveaux visages que Fred Pellerin a construit son histoire, ce qui permet de renouveler son répertoire. Une bonne partie du récit repose donc sur Alice (ou plutôt Aliche, parce qu’elle lèche timbres et enveloppes), la postière du village, puis le Grand Charles, le ventruloque, accompagné du Petit Charles, sa marionnette. Le curé aussi tiendra un rôle important dans cette histoire où les dés reviendront ponctuellement pour emballer le récit dans une unité ponçant les quelques digressions.

La musique aura également sa part belle dans la prestation, plus que dans le spectacle de conte précédent, De peigne et de misère. On devine que le conteur s’est offert un grand plaisir en insérant des textes qu’il admire : Le grand cerf-volant de Gilles Vigneault, Je redeviens le vent de Martin Léon, Amène-toi chez nous de Jacques Michel, Je m’envolerai de Daniel Lavoie...

Encore une fois, c’est la sobriété qui dominera la mise en scène : quelque cordes suspendues au plafond pour symboliser le clocher de l’église, des éclairages simples, une obscurité dominante, une entrée dans le noir, presque en catimini, une chaise et deux guitares. Toute la place est laissée aux mots. Pourquoi changer une formule qui fonctionne? Les coups de dés, ils étaient dans l’histoire, pas dans cette soirée préparée avec un grand professionnalisme et qui mérite de vivre longtemps.