Claude Lafortune

Le besoin de faire plaisir

Nicolet — Et dire qu’en 2010, Claude Lafortune a cogné aux portes de plusieurs musées québécois pour leur proposer une exposition de quelques-unes de ses oeuvres et personne n’en voulait. «Ce n’est pas de l’art», ont dit certains. Si ce qu’il fait est du bricolage, lui est un artiste et a élevé les fruits de sa passion au niveau d’oeuvres qu’on peut admirer des heures durant pour découvrir avec ravissement d’infimes détails invisibles au premier regard.

On rêvasse volontiers devant les animaux de son arche de Noé, sa nouvelle exposition présentée au Musée des religions du monde à Nicolet jusqu’en mars 2019. On réfléchit, même, sur le sens de cette histoire biblique, farfelue et fantastique. Le «bricolage» peut mener loin.

Claude Lafortune travaille indubitablement à la manière d’un artiste: avec sensibilité, passion et abandon.

«Je serais incapable, raconte-t-il, d’enseigner ma méthode de travail. Je pourrais bien donner des trucs techniques mais l’élaboration d’une sculpture est toujours une surprise pour moi. Je la commence sans jamais avoir la moindre idée de ce à quoi elle va ressembler. Je travaille, je m’arrête, je regarde, j’essaie des choses. Je ne fais même pratiquement jamais de dessin préalable. C’est comme si je partais à la découverte d’un nouveau pays dont je ne connais rien. En fait, je pars à la découverte de mon personnage.»

Même le choix des animaux de sa petite arche n’a été assujetti qu’au seul diktat auquel il se soumet: l’inspiration. «Je me laisse guider par mon invention. Des fois, je m’étonne moi-même», rigole-t-il. Seul compromis à une quelconque méthode de travail, il crée systématiquement ses personnages, humains ou animaux, du sol vers le haut.

«Présentement, je travaille à faire un Wagner: je ne peux pas en dire encore grand-chose parce que je ne suis rendu qu’aux genoux! J’en saurai plus sur son allure quand je serai rendu à la tête.»

Avec les animaux de L’arche de Noé, il a consulté Internet pour des détails techniques. Il veut quand même garder une certaine fidélité envers l’oeuvre de la nature. «Par exemple, pour faire l’ara de l’exposition, je ne me suis pas basé sur une photo de l’oiseau. Je pars de ce que je trouve sur Internet et j’interprète à partir de cette base-là. Je laisse toute la place nécessaire à mon imagination.»

Dans le plaisir
L’homme de 81 ans parle de son travail avec un tel enthousiasme qu’il apparaît comme un simple plaisir qu’il s’offre. Ce n’est pas faux, malgré l’extrême rigueur qu’il nécessite. «C’est fastidieux: tout est découpé à la main dans le papier, même les moindres poils des animaux. C’est curieux parce que je suis quelqu’un qui n’a aucune patience dans la vie quotidienne. Mais dans cet exercice-là, je suis extrêmement patient. J’y passe de nombreuses heures pendant lesquelles je suis dans mon propre monde. Une seule tête, d’animal ou d’homme, peut facilement me prendre une semaine complète de travail. Je peux passer trois jours à travailler sur un élément et le détruire parce qu’il ne me plaît tout simplement pas. Alors, je recommence.»

En s’abandonnent au réflexe d’observer sa ménagerie de près, on est hypnotisé par la précision des détails qui supposent une invraisemblable minutie. «Mais quand je fais les drapés des tuniques des personnages, ça, c’est du pur plaisir, sent-il le besoin de spécifier. Je m’amuse tellement à donner au papier la texture du tissu.»

Ne manquez pas de vous arrêter au repli de la manche de la tunique d’un de ses personnages dont on jurerait qu’elle est faite de cuir. Ce n’est pourtant que du papier, trouvé chez Home Depot.

De ses oeuvres se dégage une irrésistible bonhomie. Le drame n’existe pas dans le monde de Claude Lafortune. La prétention non plus chez cet homme d’une grande délicatesse et d’une très agréable vivacité d’esprit. «Vous savez, ce n’est sans doute pas un hasard si je travaille avec du papier. C’est éphémère et je suis parfaitement à l’aise avec ça. Ça ne me dérange pas le moins du monde que mes sculptures meurent avec moi. Je n’ai pas la prétention d’être un assez grand artiste pour laisser un héritage aux générations futures. Ceux qui vont suivre feront leurs propres choses. Moi, je suis du temps présent. Si j’avais voulu que mes choses durent, j’aurais choisi un autre matériau.»

Sa modestie l’empêche aussi de croire spontanément aux compliments qui lui sont faits. «À l’occasion, il y a des gens qui m’interpellent et me disent qu’ils aiment ce que je fais. Ça me fait toujours plaisir, bien sûr, mais en même temps, je doute. Se peut-il qu’ils aiment ça pour vrai? Ce n’est pas facile de porter ça. En même temps, tout ce que je cherche, c’est donner du plaisir aux gens. Je suis comme un enfant qui veut montrer son nouveau dessin. Quand je réalise une nouvelle pièce, je prends des photos et je les envoie à des amis comme l’enfant qui dit à ses amis: «Regardez mon dessin!»

«Je crois que j’ai besoin que les gens voient ce que je fais et je souhaite que ça leur procure du plaisir.»Pe niminct atibus. Omnis

Un ami du MRMN

Dans la pièce de son domicile qui lui sert d’atelier, Claude Lafortune se contentait de fabriquer des oiseaux en papier pour ses petits-enfants, ces dernières années. Comme il en avait accumulé quelques-uns, il s’est adressé à Jean-François Royal, directeur du Musée des religions du monde de Nicolet pour voir s’il ne serait pas intéressé à en faire une exposition. Celui-ci lui est revenu avec une proposition: faire l’arche de Noé, histoire de demeurer fidèle à la vocation de son établissement. L’artiste a vu là une avenue pleine de promesses. 

«Le défi était franchement excitant, convient l’artiste. Je me suis donc lancé dans les animaux. Malheureusement, dans l’arche, on dit qu’il y avait deux animaux de chaque espèce et moi, je n’avais que des spécimens en solo. J’ai donc décidé que les autres membres des couples étaient partis en vacances!»

Jean-François Royal trouve avec L’arche de Noé une occasion en or d’attirer la clientèle familiale. «Je dirais que c’est parfait pour les jeunes de 6 à 10 ans. Eux vont être fascinés par les animaux de Claude, tout comme les parents, d’ailleurs, mais ces derniers vont aussi découvrir nos autres expositions et je suis convaincu qu’ils vont être emballés.»

D’emblée, le seul nom de Claude Lafortune devrait attirer bien des gens, surtout que la première exposition de l’artiste au MRMN en 2011 avait attiré près de 5000 visiteurs. L’artiste a certes marqué une génération de téléspectateurs mais comme pour le musée de Nicolet, le fait qu’on l’associe le plus souvent à la religion ne l’a pas toujours servi. «Si je n’avais pas fait L’Évangile en papier, je suis convaincu que j’aurais travaillé davantage à la télévision, affirme le sculpteur de la fragilité. Pourtant, l’Évangile demeure une base fondamentale de notre culture, bien au delà de la religion. Combien d’expressions de notre langue quotidienne en sont issues? Porter sa croix, connu comme Barrabas dans la passion, s’en laver les mains, etc. Les jeunes d’aujourd’hui n’en connaissent pas l’origine mais les connaissent parce qu’elles font partie de la langue que nous parlons. Même le chiffre des années du calendrier a, comme référence, la naissance du Christ. On n’est pas obligés d’être croyant, mais on peut bien en parler parce que ça continue d’être profondément inscrit dans notre culture.»

Le lien qui unit Claude Lafortune au Musée des religions du monde dépasse amplement la simple association d’affaires. «Je suis heureux ici, résume-t-il. Quand j’ai proposé mon exposition en 2011, j’ai été tellement bien reçu ici que je ne l’oublierai jamais. Plusieurs l’avaient refusée à Montréal et Québec mais ici, ils ont fait preuve de tellement d’ouverture et d’un tel respect que je n’aurais pas voulu présenter cette nouvelle exposition ailleurs. Pour moi, c’est devenu MON lieu d’exposition. Alors, aux gens de Montréal, je dis: déplacez-vous si vous voulez voir mes personnages!»