Marie-Andrée Levasseur, directrice des arts visuels à Culture Trois-Rivières.

L’abstraction vivante

Trois-Rivières — Quand le Centre d’exposition Raymond-Lasnier a présenté son exposition événement La question de l’abstraction à l’hiver 2017, il fallait bien se douter que cela aurait des répercussions. On en vit présentement une, en quelque sorte, avec la présentation au même endroit de l’exposition Marcel Barbeau. Vibrato offerte gratuitement au grand public jusqu’au 25 mars.

L’exposition itinérante a été conçue au Musée d’art de Joliette à partir des oeuvres de Barbeau que le musée conserve dans sa collection. À Trois-Rivières, on peut en voir vingt et une, dont une sculpture, qui sont toutes tirées d’une seule et même époque de la vie de l’artiste entre la fin des années 50 et la fin des années 60. C’est la période au cours de laquelle il a vécu à New York. C’est donc un pan charnière de la vie et de l’oeuvre de l’artiste que le public est invité à découvrir. Une période marquante du parcours du Québécois alors qu’il a exploré l’art optique dans le contexte d’un important mouvement international. D’ailleurs, pour marquer davantage l’aspect temporel de l’exposition, on a disposé les oeuvres en ordre chronologique.

Le lien avec La question de l’abstraction? Des oeuvres de Barbeau faisaient partie de la grande exposition présentée l’an dernier à Trois-Rivières.

«On a remarqué que beaucoup de gens nous posaient des questions par rapport à ses oeuvres spécifiquement, explique Marie-Andrée Levasseur, directrice des arts visuels à Culture Trois-Rivières, et on s’est dit que ça pourrait être intéressant qu’une exposition lui soit consacrée. D’autant que nous sommes le seul centre d’exposition à Trois-Rivières ayant toutes les conditions muséologiques permettant de recevoir les oeuvres en provenance des grands musées et de les présenter dans les mêmes conditions. La proposition du Musée d’art de Joliette tombait à point pour nous.»

«Après la présentation de La question de l’abstraction, c’était particulièrement intéressant de faire le lien avec cette exposition-ci surtout que nous pouvons rendre ces oeuvres majeures accessibles gratuitement au public alors que quand c’est présenté au musée joliettain, au Musée d’art contemporain de Montréal ou au Musée national des beaux-arts du Québec, il y a un prix d’entrée.»

«Ça fait partie de notre mandat que de faire connaître les grands artistes québécois. Or, on ne peut pas étudier l’histoire de l’art au Québec et au Canada sans être en contact avec Marcel Barbeau et son oeuvre.»

Cette exposition permettra notamment aux responsables de poursuivre le travail didactique sur l’abstraction entrepris au printemps dernier. «C’est encore une belle occasion d’offrir des clés de lecture de l’abstraction au public, convient Marie-Andrée Levasseur, et d’expliquer davantage la démarche des artistes pour que les gens soient plus en mesure d’apprécier l’exposition, l’art contemporain et l’abstraction. Le succès de La question de l’abstraction nous a confortés dans nos choix. Plusieurs visiteurs nous ont remercié d’avoir rendu ces oeuvres accessibles sans qu’il soit nécessaire d’aller à Montréal ou Québec. Certains nous ont d’ailleurs demandé à quand la prochaine expo du genre? Eh bien, la voici!»

Op art
Les oeuvres de cette période clé de la carrière de Marcel Barbeau s’inscrivent dans la lignée du Op art, ce courant international qui s’inspirait des théories scientifiques en rapport avec les perceptions visuelles et l’interprétation qu’en fait le cerveau pour créer des illusions d’optique, notamment. On découvre ainsi que de simples lignes disposées selon certains patrons et dans un ordre prédéterminée peuvent créer naturellement du mouvement et désorienter le spectateur, le déstabiliser, même, jusqu’à provoquer chez lui des effets physiques. Cela témoigne jusqu’à un certain point du pouvoir de l’art visuel et de sa capacité à saisir le spectateur. «Plutôt que dans la recherche de sens à travers l’oeuvre, on est davantage dans le ressenti», résume la directrice du CER-L.

«Barbeau fait partie de ceux qui ont fait une différence dans le monde de l’art au Québec. Ça va même plus loin: le Refus global, dont il était un signataire a été un élément important de changement social au Québec. C’est un mouvement qui a bousculé et même remis en cause tout un contexte social. Il a brisé des barrières, ouvert des portes et des esprits en étant précurseur de profonds changements qui ont contribué à transformer le Québec. Marcel Barbeau était un esprit libre et indépendant.»

S’il a été très sensible aux enseignements de Paul-Émile Borduas à l’École du Meuble de Montréal et qu’il a été du groupe des Automatistes, Barbeau cherchera toujours sa propre voie, qui se nourrira de ses nombreuses remises en question. Sa recherche de pureté dans la création témoigne de la force de ses convictions, de son courage et de son avant-gardisme dans une société québécoise particulièrement rigide. «L’oeuvre de Barbeau en témoigne mais sa vie également, rappelle Marie-Andrée Levasseur. Quitter le Québec pour vivre à New York, à l’époque, ce n’était pas banal. On ne peut qu’imaginer à quel point il a pu être stimulé par tout ce qu’il y a découvert, artistiquement. Dans les années 50 et 60, New York était déjà un carrefour artistique extrêmement actif et ouvert aux plus récentes influences. À l’époque, la transmission se faisait surtout par des rencontres: il n’y avait pas Internet pour favoriser les contacts. Il y avait un partage d’idées et de connaissances entre les artistes et une possibilité plus grande qu’ils s’influencent les uns les autres.»

«Dans sa recherche du mouvement dans la peinture, Barbeau a travaillé à partir des connaissances scientifiques de l’époque et il a exploré de façon très rationnelle. Ça prenait des connaissances approfondies parce qu’il peignait de façon systématique, utilisant souvent du ruban gommé sur la toile pour garantir la pureté des lignes. Il n’avait pas physiquement le recul nécessaire pour que les effets visuels soient perceptibles mais il savait très précisément ce qu’il faisait.»

Marcel Barbeau, Manon de New York, 1965, Collection du Musée d'art de Joliette.

Des œuvres et bien plus

Présenter des oeuvres accrochées au mur, c’est bien. Offrir d’autres outils pour mieux les apprécier, c’est mieux. L’équipe du Centre d’exposition Raymond-Lasnier a, encore une fois, mis en oeuvre des outils fort pertinents pour apprécier plus en profondeur Marcel Barbeau. Vibrato.

«Déjà, pas mal toutes les oeuvres seront accompagnées de cartels donnant des explications plus élaborées qu’à l’habitude, indique la directrice du CER-L. Comme toujours, nous allons offrir des visites guidées gratuites et aussi la possibilité de voir l’exposition avec un audioguide offrant des explications supplémentaires. Il y a encore des gens qui ne le savent pas mais c’est gratuit et c’est un ajout que les habitués apprécient beaucoup.»

«Le côté didactique permet notamment de situer la création de l’artiste dans le contexte de l’époque. Par exemple, pour une portion de l’exposition, on va permettre aux spectateurs d’avoir une perspective particulière sur le processus créatif de Barbeau qui est particulièrement intéressant. Nous, on présente l’oeuvre achevée et ça semble très simple, surtout quand il s’agit de lignes sinueuses les unes à côté des autres mais pour imaginer et réaliser le tout, il y a un processus complexe et parfois étonnant. On donne l’exemple d’un concert de musique de Karlheinz Stockhausen auquel Marcel Barbeau a assisté et qui l’a fortement impressionné. Il a vu un lien évident entre ses propres recherches et ce que le musicien a fait de son côté. Le peintre a alors immédiatement réalisé plusieurs oeuvres directement inspirées par ce concert.»

Comme c’est également l’habitude, on présentera des activités en parallèle de l’exposition proprement dite. Ainsi, les 18 février, 7 et 11 mars, à 10 h, on a mis sur pied une activité familiale de création pour les enfants de 7 ans et plus. 

Le 11 février, à 14 h, on présentera le documentaire extrêmement intéressant et pertinent de Manon Barbeau, la fille du peintre, intitulé  Les enfants du Refus global. Si le film s’intéresse d’abord et avant tout aux enfants des signataires du fameux manifeste, il offre une perspective intéressante sur les artistes eux-mêmes.

Autre activité qui promet d’être très éclairante: la conférence qui sera prononcée par Ninon Gauthier, critique et historienne de l’art, directrice de la Fondation Marcel-Barbeau qui se consacre à la protection et à la mise en valeur des oeuvres de l’artiste et conjointe du peintre. 

Cette conférence sera présentée le 18 février, à 14 h, en collaboration avec les Bibliothèques de Trois-Rivières. Les réservations sont obligatoires pour toutes ces activités au 819 372-4611. 

Par ailleurs, l’exposition trifluvienne pourrait être vue comme un excellent point de départ pour goûter davantage la grande exposition rétrospective En mouvement que présentera le Musée national des beaux-arts du Québec en octobre prochain.