La cinéaste italo-française Annarita Zambrano présente au Québec son tout premier long métrage intitulé Après la guerre. Le film est présentement à l’affiche au Tapis rouge à Trois-Rivières.

La violence, et après?

Trois-Rivières — Il faut louer la présence du cinéma Le Tapis rouge dans l’offre cinématographique trifluvienne pour la fenêtre qu’il ouvre aux cinéphiles sur le cinéma international, européen surtout, pratiquement absent des autres salles commerciales. Dans sa présente programmation, on retrouve Après la guerre, film de la réalisatrice Annarita Zambrano qui est, comme sa réalisatrice, aussi français qu’il est italien.

Le film fait écho à une période très trouble de l’histoire italienne, les années 70 et 80, alors que le pays était en proie au terrorisme, à la violence et à la fragilisation du pouvoir établi. C’est le contexte dans lequel la cinéaste a grandi avant de s’établir en France. Sa jeunesse italienne l’a d’autant plus marquée qu’elle est fille de magistrat, fonction particulièrement visée par les terroristes.

La guerre à laquelle réfère le titre de son film est celle-là, le combat des idéologues d’extrême-gauche emportés dans une dérive violente pour donner vie à leur rêve de justice et d’un monde meilleur. Un grand nombre de ceux-ci ont trouvé asile en France jusqu’à ce qu’en 2002, la loi les protégeant soit abolie, rendant leur extradition en Italie possible pour y être jugés. C’est le cas de l’un d’eux que raconte Après la guerre alors que Marco doit ramasser quelques affaires en vitesse pour se mettre au vert avec sa fille de seize ans Viola, pure Française. Viola ne voit pas pourquoi elle devrait s’enfuir, elle qui n’a rien fait et qui n’en sait pas tellement sur ce que son père a pu faire.

Annarita Zambrano se défend d’avoir fait un film politique. «J’ai eu envie de parler de politique mais à travers l’humain, expliquait-elle en entrevue au Nouvelliste la semaine dernière. Pas question pour moi d’expliquer le terrorisme en Italie. Je n’en ai pas envie et de toute façon, ce serait le travail de quelqu’un d’autre. Le terrorisme, c’est notre blessure nationale et ce qui m’intéressait, c’était l’idée de la culpabilité. Je voulais montrer comment elle se transforme avec le temps sans s’effacer.»

Pour avoir vécu dans la violence, la cinéaste se dit convaincu que celle-ci marque les gens, qu’on le veuille ou non. «Je fréquentais d’autres enfants de magistrats quand j’étais petite et certains ont été tués. La violence, même quand tu ne fais que la côtoyer, elle entre en toi pour ne plus sortir.»

Dans son film, elle a adopté un regard double en montrant, d’un côté, le terroriste exilé en France, qui vit avec sa fille et de l’autre côté, la famille de Marco, demeurée en Italie et qui subit aussi les contrecoups des actes commis des décennies plus tôt. «C’est le point de vue humain qui m’intéresse. Comment la violence nous marque, nous et les gens autour de nous et comment on peut la refouler sans en guérir. Il m’est personnellement impossible de parler de politique sans parler de l’humain qui la fait.»

Derrière son style plutôt dépouillé qui rapproche le spectateur des protagonistes et de leurs émois, ce premier long métrage ne manque pas de contenu. La réflexion de la cinéaste est profonde et elle ne réfute en rien certaines considérations psychanalytiques qu’on peut déceler dans son scénario. La relation entre Marco et sa fille de seize ans est particulièrement riche de ce point de vue. «Viola suit son père qui fuit les autorités mais elle n’est pas prête à tout abandonner pour l’accompagner dans sa fuite. Elle est même prête à perdre une partie d’elle-même pour gagner son autonomie. Les sacrifices qu’on fait dans la vie doivent être aussi grands que ce qu’on gagne en retour.»

Si elle ne croit pas en une justice divine et pas complètement dans la justice des hommes, Annarita Zambrano y croit malgré tout. «Il me faut croire qu’il y a une justice parce que sinon, je poserais des bombes! Il reste que mon film est une tragédie, à la façon des tragédies grecques antiques qui me fascinent depuis toujours.»

Ce film sur une réalité très loin de celle du Québec d’aujourd’hui, peut-il rejoindre le grand public québécois? «Je le pense, répond-elle, parce que la tragédie est universelle. Elle ne tient pas aux circonstances spécifiques dans laquelle elle se produit mais à de grands enjeux humains. Je repense au film roumain de Cristian Mungiu 4 mois, 3 semaines, 2 jours qui porte sur l’avortement. Je n’ai pas besoin d’avoir vécu ça pour être profondément bouleversé par le film. La réalité peut être particulière mais le sujet, universel.»

Après la guerre est présentement à l’affiche au Tapis rouge au moins jusqu’à jeudi.