Ariane Gélinas
Ariane Gélinas

La littérature en temps de crise

Et si l’isolement devenait inspirant? Peut-être y aurait-il un baby-boom littéraire dans les prochains mois, les prochaines années? D’ici là, les auteurs de la région à qui nous avons parlé tentent de rejoindre leur public différemment, de relever de nouveaux défis, de s’évader dans une lecture, d’écrire pour se changer les idées, mais aussi de profiter de la vie.

«Comme auteur, on est amené à être inventif, on doit aussi être inventif quand on travaille dans le milieu de l’édition», lance d’entrée de jeu Ariane Gélinas, auteure et présidente de la Société des écrivains de la Mauricie (SEM).

«Certains auteurs ont fait des capsules de lecture sur YouTube, d’autres en ont enregistré sous forme de MP3...», ajoute-t-elle.

En plus de donner de son temps dans un marché d’alimentation de Trois-Rivières, l’écrivain Guillaume Morrissette tient sur sa page Facebook un thriller interactif avec ses lecteurs.

«C’est très intéressant. Ça me sort de ma zone de confort. J’ai débuté ça et ça pogne. Les gens en ont bien besoin et je n’ai pas tant de choses à faire... Ça garde le contact avec les lecteurs.»

«C’est là que je me rends compte que ce n’est pas tout le monde qui peut écrire, mais il y a vraiment beaucoup de monde avec de l’imagination débordante. Il y a des réponses qui n’ont aucune allure, mais il y a des réponses 100 % extraordinaires», assure-t-il.

Il continue de créer quelques fois par semaine, avec ses abonnés Facebook, cette œuvre virtuelle. Qui sait, peut-être que ce thriller, dont les amateurs guident l’aventure, pourrait être le début du prochain livre de l’auteur.

«Pourquoi pas? Tout est possible! Il n’y a rien qu’on ne peut pas faire», lance-t-il.

Des temps difficiles

On sait toutefois que l’après-COVID-19 ne sera pas facile, et que cette pandémie risque de laisser des traces.

«Je peux dire qu’il y a des éditeurs qui doivent trouver les temps très difficiles présentement. Ils ne vendent pas de livres parce que, entre autres, les distributeurs ne travaillent pas. Il doit y avoir du monde qui se mord les doigts», lance Guillaume Morrissette.

«Ça va certainement laisser des traces dans notre littérature au Québec. Il va y en avoir des histoires de solitude qui vont émerger de ça», ajoute Ariane Gélinas.

Cette dernière mentionne que l’annulation du Salon du livre de Trois-Rivières a des répercussions majeures à différents niveaux dans le milieu.

«Je pense à Maureen Martineau, elle était invitée d’honneur au Salon. Évidemment, elle ne pourra pas bénéficier de ce rayonnement qui venait avec l’événement. Ceux qui vivent de l’écriture, ils ont beaucoup de rencontres qui tombent et il y a des impacts aussi sur le côté financier.»

On doit également vivre avec tous les événements annulés qui ont du même coup envoyé aux oubliettes toutes ces précieuses rencontres avec les lecteurs. C’est le cas de Monique Juteau qui vient tout juste de lancer son dernier livre.

Guillaume Morrissette

«C’est le contact avec les clients qui fait défaut. Ne pas pouvoir discuter avec eux, ne pas pouvoir regarder la table des matières, de regarder la couverture et surtout de leur donner le goût de lire», explique-t-elle.

Cette dernière invite les gens à lire son roman en cette période un peu morose, un roman qu’elle dit lumineux, qui fait du bien et dans lequel tout le monde peut y trouver son compte.

«Le livre n’est pas sorti au bon moment, mais c’est ainsi pour beaucoup d’auteurs et d’autrices. Je me vaporise sur Facebook en espérant convaincre les gens de se procurer Le marin qui n’arrive qu’à la fin», note l’auteure.

Tout juste avant le début de la crise, la Société des écrivains de la Mauricie (SEM) a annoncé l’ouverture du prestigieux Prix Clément-Marchand. On se questionne actuellement sur la remise du prix qui doit en principe se tenir le 19 mai.

«C’est un peu trop loin pour qu’on prenne une décision formelle maintenant, mais ça approche. […] On voulait faire une grande cérémonie festive parce que c’est le 40e du prix. On voulait inviter d’anciens lauréats, des musiciens, faire quelque chose de sympathique avec du déploiement, mais on va s’adapter.»

On analysera également la possibilité de faire une remise de prix numériques, surtout si la possibilité de tenir un événement à l’automne est difficilement réalisable.

«Je préfère toutefois envisager un scénario un peu plus optimiste, mais chaque jour amène un peu plus d’incertitude», avoue Ariane Gélinas.

«Quand on y pense, ce ne sont pas les remises de prix qui écopent le plus dans la situation. Il y en a quelques-uns qui vont prendre des formes virtuelles, c’est le cas entre autres de la SODEP. Le Salon du livre de Trois-Rivières a d’ailleurs remis, il y a quelques jours, le Prix des nouvelles voix de la littérature 2020 également».

Écrire en temps de crise

Quant à l’écriture en temps de crise, il peut y avoir autant de réponses que de répondants.

«L’écriture, c’est vraiment variable d’une personne à l’autre. Dans mon cas, plus je suis forcé de faire quelque chose, moins ça sort. Alors, j’essaie de garder mes habitudes», note Guillaume Morrissette.

«On produit plus lentement, mais aussi plus assurément en regardant ce que l’on fait», affirme Monique Juteau.

Ariane Gélinas, quant à elle, affirme qu’il lui a fallu plusieurs jours avant de pouvoir se remettre à l’écriture.

«Je me suis rendu compte aussi à quel point ça pouvait être bénéfique de passer quelques heures à écrire et d’en profiter pour avancer des projets. C’est ce que l’on a de plus constructif à faire comme auteure. […] Au départ, ça peut être pétrifiant, surtout si on consulte beaucoup les nouvelles. Ça peut freiner l’inspiration», note-t-elle.

«Comme auteure, il faut aussi résister à l’envie d’écrire un roman qui raconte un virus. J’aime beaucoup la science-fiction, je suis quand même heureuse d’avoir eu mon idée avant ce moment», ajoute celle qui a eu le temps d’aller in extremis à la Foire du livre de Bruxelles au début du mois de mars.

À son retour, quelques jours avant la fermeture des frontières, l’auteure a dû se mettre en isolement volontaire alors que les foires et les salons du livre commençaient à s’annuler les uns après les autres. «Je suis revenue avec une impression de surréalisme marquée», avoue la présidente de la SEM. Cette dernière espère, pour le retour à la normale, qu’un maximum d’événements soient présentés, mais également que l’effervescence autour de la littérature soit maintenue et encore plus vaste et diversifiée.

Monique Juteau

La SEM va d’ailleurs tout faire pour reporter les midis littéraires qui n’ont pas eu lieu.

«On souhaite de continuer de se développer de façon intelligente. […] Il y a quelques éléments positifs qui se passent en ce moment par rapport à l’accessibilité de la littérature. Il y a des méthodes inventives qui sont déployées et ça permet de connaître des outils», a conclu Ariane Gélinas.