Guillaume De Fontenay (réalisateur), Nicole Robert (productrice), Niels Schneider (acteur) et Guillaume Vigneault (scénariste) sont les artisans du film "Sympathie pour le diable".

La guerre, comme si on y était

Trois-Rivières — Malgré une programmation très riche dans son ensemble, des moments forts viendront marquer la troisième édition du TR-IFF dont la présentation, mardi soir, 19 h 30, de Sympathie pour le Diable, premier long métrage du Québécois Guillaume de Fontenay. Après la première médiatique québécoise dans le cadre de Cinémania, lundi, le film n’en sera qu’à sa deuxième présentation de ce côté de l’Atlantique.

Il est presque malhonnête de spécifier qu’il s’agit d’un premier film tant celui-ci est maîtrisé, fort et brillant. C’est une réussite renversante qui arrive d’Europe auréolée de prix pleinement mérités récoltés dans différents festivals outre-Atlantique.

Il plonge les spectateurs dans la guerre de Bosnie-Herzégovine, un conflit qui risquait l’oubli, bousculé par d’autres plus récents, plus brutaux ou simplement plus médiatisés, et ce, malgré son ampleur. Il aura fallu le personnage complètement hors norme de Paul Marchand (Niels Schneider), correspondant de guerre d’origine française, mais ayant vécu plusieurs années au Québec, pour justifier de faire revivre des combats qui ont quand même fait 100 000 morts dont une moitié de civils.

Un autre film de guerre? Non. Un autre point de vue qui a l’immense mérite de susciter davantage de questions que de réponses et de laisser le spectateur dubitatif au terme de la projection. Précisons qu’il origine du roman éponyme de Paul Marchand qui raconte son expérience lors du siège de Sarajevo. Or, le personnage même est pour le moins ambivalent tant par son caractère outrancier et casse-cou que par sa démarche journalistique contestable.

Dans le contexte général de la remise en question de la rigueur journalistique et de l’importance de l’information dans notre monde, ces questions sont d’une indéniable pertinence. Pour ce qui est de la guerre, elle occupe constamment l’actualité. Le film, basé sur des faits vécus, questionne le rôle de l’ONU et de la communauté internationale dans ce conflit précis mais l’extrapolation aux conflits qui ont suivi ou qui font toujours rage se fait d’elle-même.

Malgré un budget ridicule de moins de 4 millions $ canadiens, le réalisateur Guillaume de Fontenay est arrivé à ranimer le conflit avec un réalisme profondément troublant. «J’ai été très ému par l’accueil en Europe, indique-t-il, et je ne peux pas croire que les Québécois ne seront pas touchés autant que les Européens. Je connais plusieurs Québécois qui étaient du contingent des Casques Bleus et qui en sont restés profondément marqués. La communauté internationale était demeurée apathique à l’époque et elle le demeure tout autant aujourd’hui avec les conflits en Syrie, au Yémen, ou au Soudan.»

«Par ailleurs, on voit fondre le métier de journaliste comme neige au soleil alors que le rôle de ceux-ci, particulièrement dans le cadre des conflits armés, est essentiel. Ils sont nos antennes sur le monde.»

Il a cependant pris bien soin de ne pas offrir une vision manichéenne de son personnage central. «Paul n’est pas un héros et j’ai tenu à garder une distance émotionnelle avec lui. J’ai tout fait pour être le plus honnête possible à la lumière de tout ce que j’ai lu, vu et appris de lui. Ses positions et sa façon de faire doivent susciter une réflexion. C’est pourquoi, dans le film, à la suite d’un des épisodes les plus intenses du conflit, je montre le reportage de la journaliste de CNN qui est beaucoup plus pertinent que celui de Paul. Et tellement plus utile. Entendons-nous: Paul n’était pas quelqu’un de sain ou d’équilibré. C’est assez évident quand on sait qu’il s’est suicidé à 47 ans. On peut certainement critiquer son travail mais en même temps, il offre un regard humain sur une situation inhumaine. Quand j’ai rencontré des gens l’ayant connu à Sarajevo, plusieurs ont pleuré en parlant de lui.»

«Il reste qu’à mes yeux, poursuit le cinéaste, il a dit des choses nécessaires et sa dénonciation de l’indifférence de la communauté internationale demeure très pertinente. Il a écrit de façon magnifique des choses essentielles tant sur la guerre que sur un monde meilleur et je fais le pari que le public va être touché par lui. Dans ce film, il est le cheval de Troie par lequel nous entrons dans le conflit et ses enjeux. Dans certains festivals en Europe, le film a mérité le prix du public dans des proportions allant jusqu’à 95 % des votants, preuve que mon approche a fonctionné pour eux.»

On ne peut d’ailleurs qu’admirer la maîtrise de cette mise en scène frénétique qui traduit à merveille la fébrilité du travail des reporters en zone de guerre. «C’est un projet que j’ai mis quatorze ans à réaliser à travers les refus répétés des différents producteurs. Quand j’ai finalement tourné, je possédais complètement mon sujet que j’ai travaillé avec la rigueur d’un militaire. Je voulais recréer avec la caméra le climat de constante urgence et l’énergie très particulière de Paul Marchand. Il aimait la guerre parce que selon lui, elle est un révélateur de la personnalité des individus. Plusieurs journalistes de guerre ayant vécu ce conflit ont vu le film et m’ont dit avoir été bouleversés.»

Le réalisateur sera au Tapis rouge de Trois-Rivières ce soir dès 19 h 15 pour y rencontrer le public avant la représentation prévue pour 19 h 30. Le film entamera sa carrière commerciale au même endroit le 6 décembre prochain.