Bryan Perreault
Bryan Perreault

La crise et... les diffuseurs (2): demeurer pertinent

François Houde
François Houde
Le Nouvelliste
Après deux mois de paralysie des activités officielles dans le monde des arts et de la culture, Le Nouvelliste a pu discuter avec divers intervenants de la région parmi les plus touchés par la crise dans la région: des diffuseurs, des représentants des institutions muséales et des artistes. Ils nous font part de leurs réflexions sur la situation actuelle.

Trois-Rivières — Les diffuseurs ont des liens entre eux qui leur permettent de déterminer des enjeux communs et de mieux faire entendre leur voix auprès des décideurs. La variété de leurs situations constitue cependant une barrière. «Au fil du temps, explique Mélanie Brisebois, il se développe des liens avec ceux qui ont des réalités similaires et on partage beaucoup d’information entre nous. Ici, à Culture Trois-Rivières, on fait partie d’un réseau de salles dans le territoire central de la province, on est aussi dans un autre réseau regroupant les plus grosses salles au Québec et, évidemment, on fait partie de RIDEAU qui regroupe l’ensemble des diffuseurs. C’est surtout à travers ce dernier regroupement qu’on peut le mieux faire connaître nos préoccupations. Ils nous sondent, d’ailleurs, pour connaître nos besoins et ils sont en constant contact avec le gouvernement pour faire valoir nos demandes.»

«On ne peut pas dire que les gouvernements ne soient pas à l’écoute. Par exemple, on avait demandé à ce que la Prestation canadienne d’urgence soit prolongée dans sa durée et ç’a été fait. Je ne dis pas que ça ne tient qu’à nous, mais pour nous, ça a un gros impact.»

«Le gouvernement nous écoute mais je pense qu’ils ont bien d’autres choses à faire présentement que de donner au monde de la culture des indications claires quant à la réouverture des salles de spectacle», convient Bryan Perreault.

Les hautes instances insistent sur le fait qu’il faut réinventer la culture selon de nouveaux paramètres. Nos deux intervenants régionaux en conviennent volontiers mais nuancent la notion. «Les représentations théâtrales existent depuis l’Antiquité et je ne pense pas qu’on puisse les réinventer en six mois, dit le Shawiniganais. Ce qu’il faut faire, c’est se reconstruire en attendant que les activités reprennent mais on n’a pas besoin de transformer fondamentalement les arts de la scène.»

«On assiste à des initiatives qui expriment cette réinvention. On voit des artistes qui font des spectacles payants sur Internet et c’est très bien mais je demeure convaincu que ça ne remplacera pas le spectacle vivant. Ces initiatives ne constituent pas le nouveau modèle qu’il faut suivre à tout prix.»

«La pensée évolue constamment, constate Mélanie Brisebois. Au début de la crise, on entendait qu’il fallait tout annuler et qu’on s’en allait inexorablement vers la gratuité pour la culture via Internet. Le point de vue a déjà changé depuis. On voit des tendances apparaître, puis elles s’effacent. C’était déjà le cas avant la crise: il y a quelques années, on ne jurait que par les spectacles à grand déploiement dans de grandes salles, puis, il y a eu un retour vers la simplicité dans de petites salles intimes comme le Magasin Général Le Brun. La question, c’est de savoir comment nous, diffuseurs, on peut rester vivants à travers ces fluctuations-là.»

Mélanie Brisebois

«C’est bien que des artistes prennent des initiatives pour transmettre leur art mais le rôle du diffuseur, c’est de faire le lien entre l’artiste et le public et la crise nous amène à réfléchir à la façon de démontrer notre pertinence dans ces circonstances particulières. C’est un travail quotidien très exigeant et qui va demeurer.»

Bryan Perreault va plus loin. «Ce qu’il faut réinventer, croit-il, c’est le statut de l’artiste. Quelle est sa place dans la société et comment peut-on le soutenir? Il nous faut mettre en place des structures qui vont faire en sorte que l’artiste puisse continuer de pratiquer son art même quand des crises viennent nous déstabiliser.»

Pour ce qui est de l’importance de la culture dans la société capitaliste dans laquelle nous vivons, Perreault estime qu’elle va s’imposer d’ici la fin de l’été. «Quand le tourisme et la restauration auront affronté un été difficile, c’est là qu’on va s’apercevoir à quel point la culture est un moteur économique fondamental, intimement lié à d’autres secteurs. Ça représente quand même 4 % de notre PIB: c’est un immense pan de notre économie. Sans la culture, nous serions bien pauvres mentalement mais tout aussi pauvres économiquement.»

Sa collègue trifluvienne ne pourrait être plus en accord. «Notre industrie, puisque c’en est une et extrêmement importante, génère énormément d’argent et d’emplois. Dans une estimation qui n’allait que jusqu’au 1er mai dernier, RIDEAU a estimé que les pertes encourues dans le monde du spectacle québécois depuis le confinement représentaient 17 millions $. Là-dessus, c’est 9 millions $ qui auraient dû aller dans les poches des producteurs et des artistes.»

«Je crois que fondamentalement, notre industrie est saine malgré la situation que nous vivons. Les gens demeurent très attachés à nos lieux de diffusion et ils ont plus que jamais le goût de vivre une expérience commune de divertissement.»

Il ne manque plus, en somme, qu’une consigne claire quant au moment du retour des spectacles et aux conditions dans lesquelles ils seront présentés.