Après deux mois de paralysie des activités officielles dans le monde des arts et de la culture, Le Nouvelliste a pu discuter avec divers intervenants de la région parmi les plus touchés par la crise dans la région.
Après deux mois de paralysie des activités officielles dans le monde des arts et de la culture, Le Nouvelliste a pu discuter avec divers intervenants de la région parmi les plus touchés par la crise dans la région.

La crise et... les artistes: le défi de se réinventer

Après deux mois de paralysie des activités officielles dans le monde des arts et de la culture, Le Nouvelliste a pu discuter avec divers intervenants de la région parmi les plus touchés par la crise dans la région: des diffuseurs, des représentants des institutions muséales et des artistes. Ils nous font part de leurs réflexions sur la situation actuelle dans une série de textes présentés à partir d’aujourd’hui.

Trois-Rivières – Pour avoir une vision de la crise du point de vue des artistes, à la suggestion de Culture Mauricie, nous en avons réuni quatre de la région qui se démarquent dans leur domaine respectif: Fabiola Toupin, auteure, compositrice et interprète, Ariane Gélinas, écrivaine, Alexandre Dostie, cinéaste et Guy Langevin, artiste en art visuel. Quatre réalités bien distinctes qui se rapprochent en temps de pandémie.

Financièrement, aucun d’entre eux ne vit exclusivement de sa production artistique : ils ont tous d’autres sources de revenus pour arriver à joindre les deux bouts.

Fabiola Toupin

Pour Ariane Gélinas, la crise n’a pas que des mauvais côtés puisqu’elle profite de ce temps de flottement pour écrire, se ressourcer mais admet que l’impact est négatif sur un autre volet du travail, celui par lequel elle va à la rencontre des lecteurs dans les Salons du livre, les rencontres à l’école, etc. Elle souligne aussi que la fermeture des bibliothèques comme de plusieurs librairies empêche l’accès aux œuvres pour des lecteurs potentiels.

Guy Langevin avait prévu ne pas enseigner pendant cette session pour se consacrer à des activités connexes à sa production artistique or, rien des voyages, expositions, conférences, ateliers inscrits à l’agenda n’a présentement lieu, le laissant avec quelque six mois de travail qui ne mènent à rien de concret.

Le parcours artistique d’Alexandre Dostie a été abruptement interrompu par la crise alors que son dernier film faisait l’objet de plusieurs sélections dans des événements à travers le monde, occasions non seulement de rencontres mais de présentation d’ateliers, des conférences et autres séances de partage avec le public. «Heureusement, mon travail de distribution au sein de Travelling continue mais la question de la durée de la crise reste centrale. Le financement est présentement bloqué de sorte que dans six mois, il y aura moins de films à distribuer et le marché va être plus compétitif au moment de retrouver un rythme plus normal. Par ailleurs, l’événement Le long week-end du court qu’on présente à Trois-Rivières en septembre sera soit repoussé ou carrément annulé.»

Ariane Gélinas

La pause constitue pour Fabiola Toupin une occasion de réfléchir à la diffusion de son art. «Il faut réinventer la façon d’offrir la musique. Je suis une fille de scène, je dois rencontrer le public mais de quelle façon vais-je pouvoir le faire à l’avenir? Je suis interpellée par la gratuité de la musique sur Internet présentement. Je comprends qu’on veuille garder le contact avec le public, se faire voir, mais ça pose la question de la valeur de ce qu’on fait.»

Les spectacles musicaux en ligne n’ont pas d’emblée son aval inconditionnel. «Ce n’est d’abord pas facile d’apprécier le travail d’un artiste sous cette forme et il y a tout l’aspect du rencontre avec le public qui se pose aussi.»

La question interpelle aussi Alexandre. «Il y a énormément de partages de films sur Internet ce qui permet de toucher des territoires géographiques inaccessibles normalement mais on ne retire pas d’argent de la démarche. En tant que créateur, on est en arabesque entre faire vivre les œuvres et faire vivre l’artiste ou l’organisme qui le supporte.»

Guy Langevin

Le vrai du faux

Pour Guy Langevin, la diffusion du travail sur Internet pose la question fondamentale de la nature même de l’oeuvre. «Pour moi, voir un tableau ou une œuvre en ligne, ça ne permet pas l’expérience particulière du contact, de vivre l’oeuvre, et pour moi, c’est grave. Pas seulement en tant que créateur mais en tant que spectateur. Les véritables couleurs ou la texture d’un tableau, ça fait partie de ce qu’il est.»

«Depuis le début de la crise, on propose au public des façons de consommer l’art en demeurant à la maison mais on a tendance à faire passer l’expérience virtuelle comme aussi intéressante que l’expérience vivante de l’oeuvre alors que selon moi, c’est tout à fait autre chose.»

Il va plus loin. «Il y a beaucoup de faux qui est valorisé présentement. La reproduction numérique d’une œuvre est un succédané et il ne faut pas perdre de vue l’importance d’offrir la vérité d’une œuvre au spectateur. C’est ça notre rôle d’artiste: partager le vrai.»

Alexandre Dostie

La remarque touche aussi Ariane Gélinas. «Les écrits circulent principalement à travers le livre mais une lecture poétique avec l’artiste en chair et en os ne trouve pas son équivalent dans une lecture en ligne. Ce sont deux vibrations complètement différentes.»

Même le cinéaste, pourtant toujours effacé derrière l’écran qui reproduit son œuvre, croit à la puissance du contact humain. «L’être humain est une créature grégaire avec un besoin fondamental de partager avec ses congénères. Les dernières décennies nous ont apporté de nouvelles technologies extraordinaires sur lesquelles ont s’est rués: c’était excitant mais la cassure qu’on vit présentement est une belle occasion de constater que la présence humaine nous manque malgré la technologie. Mon souhait, c’est que le jour où on va pouvoir de nouveau être en contact les uns avec les autres dans les cinémas, les salles de spectacle ou d’exposition, on apprécie pleinement l’expérience de l’espace partagé et vécu ensemble.»

On pense d’emblée à l’expérience du partage de l’artiste avec son public, mais Guy Langevin rappelle que la crise affecte aussi le contact des artistes entre eux avec les conséquences que cela aura sur l’émulation et la stimulation. Et, compte tenu que des restrictions sur les voyages vont probablement se maintenir pour longtemps, il s’agira d’un effet à long terme, bien au-delà de la crise sanitaire actuelle.