Alexandre Dostie.
Alexandre Dostie.

La crise... et les artistes : la valeur des choses

Après deux mois de paralysie des activités officielles dans le monde des arts et de la culture, Le Nouvelliste a pu discuter avec divers intervenants de la région parmi les plus touchés par la crise dans la région: des diffuseurs, des représentants des institutions muséales et des artistes. Ils nous font part de leurs réflexions sur la situation actuelle dans une série de textes.

Trois-Rivières — On peut deviser longtemps sur bien des aspects philosophiques, la question économique demeure centrale dans la crise que nous vivons et c’est vrai pour les artistes comme pour tout le monde.

Le web est désormais un facteur de diffusion inévitable mais Fabiola Toupin dit qu’il faudra absolument en paramétrer l’utilisation. «Ça fait des années qu’on en parle mais cette crise pourrait et doit être l’occasion de faire face à cette question parce qu’on a carrément la face dedans présentement. Il va falloir que le gouvernement s’en mêle pour que les artistes puissent tirer quelque chose de substantiel de la diffusion qui est faite de leur travail. Ce n’est pas tout de diffuser l’art si c’est au seul profit de celui qui possède la plateforme. Il faut une répartition équitable de l’argent qui est généré pour que les créateurs aient eux aussi droit à leur juste part.»

Loin de refuser Internet comme véhicule, Fabiola voit les extraordinaires possibilités offertes par la technologie comme des options supplémentaires. «Disons que ça va continuer de faire partie de l’offre. Les gens pourront opter pour ce qu’ils veulent dès qu’on aura récupéré le privilège dont nous sommes privés présentement: celui de choisir. Je continue de prôner le fait que le gouvernement devra légiférer de sorte que peu importe les moyens de diffusion, les créateurs soient reconnus et rémunérés de façon juste.»

Pour sa part, Alexandre Dostie voit les avancées technologiques comme une avenue qui pourrait finir par nous surprendre. «On parle de cette crise comme d’une guerre contre un ennemi invisible. Or, les guerres sont à peu près toujours un catalyseur pour les technologies. Ça doit être une opportunité pour aller plus loin et qui sait si ces avancées ne permettront pas à l’expérience virtuelle de beaucoup nous rapprocher de l’expérience du contact humain dont nous avons tous besoin? Ça pourrait être étonnant.»

Aux antipodes de l’expérience technologique, la période actuelle semble consolider un phénomène encore étonnant: la force du livre papier. «Avec l’obligation de rester à la maison, on retrouve le bonheur de lire simplement pour le plaisir, dit Ariane Gélinas. C’est assurément mon cas. Alors que je suis habituellement appelée à lire par nécessité professionnelle, là, je retrouve la lecture pour le simple plaisir. J’aborde des romans souvent remis à plus tard par manque de temps et je constate le même phénomène pour plein de gens autour de moi. Dans ce contexte où on a du temps devant soi, l’expérience singulière de lire le livre papier prend plus d’importance.»

Guy Langevin.

L’écrivaine propose aussi un point de vue intéressant concernant l’impact de la crise sur la création. «J’ai très peur de voir une multiplication d’écrits sur le thème du confinement. Pour moi, c’est un grand danger que tout le monde se jette sur un même thème sans avoir le recul permettant d’en dire quelque chose de vraiment pertinent et intéressant.»

Plus comme avant?

Nos interlocuteurs n’adhèrent pas d’emblée à cette idée véhiculée un peu partout, que plus rien ne sera comme avant. «Honnêtement, moi, je n’y crois pas, soutient Guy Langevin. C’est sûr que pour un bout de temps encore, il faut penser autrement et se servir des moyens qu’on a pour faire les choses d’une autre façon mais une certaine normalité va revenir. Les moneymakers qui étaient là avant seront toujours là après la crise. Et, du moins je le souhaite, on va de nouveau se prendre dans nos bras. J’espère seulement qu’on n’oubliera pas trop rapidement certaines des précieuses leçons qui s’imposent.»

«Ça veut dire quoi, ‘‘rien ne sera jamais comme avant’’»? se demande Fabiola Toupin. J’ai de la difficulté à saisir cette réflexion-là, est-ce à dire qu’on ne sera plus capable d’être près les uns des autres comme on l’était? Je pense au contraire que ça va revenir très rapidement et que le jour où on va nous dire que c’est possible, les gens vont aller en masse dans les salles de cinéma, dans les cafés, dans les salles de spectacles.» 


« J’ai certainement espoir qu’on va retrouver une façon d’être en contact avec les arts comme on la connaissait avant la crise. »
Fabiola Toupin

Tous s’entendent sur le fait que la durée de cette crise sera un facteur déterminant sur ses conséquences. «Si ça dure pendant un an, on va trouver le moyen de s’arranger, constate Guy Langevin, mais si c’est plus long, ça va être nettement plus difficile de retrouver nos repères.»

Ariane Gélinas estime aussi que la durée de la crise devient un élément prépondérant. «Si je n’ai pas de Salon du livre ou de rencontres avec les lecteurs pendant un an ou plus, ça devient une très longue et coûteuse période pendant laquelle je n’ai pas la possibilité de faire vivre mes livres auprès du public. L’impact sur la diffusion de l’œuvre sera important.»

«Les artistes ne sont pas tous dans le même bateau mais nous affrontons tous la même tempête, rajoute la chanteuse. Personnellement, je ne suis pas découragée par ce que je vois si ce n’est l’aspect de la dévalorisation des contenus qui sont diffusés en ligne. La crise est un vecteur de changement et on ne peut pas y être complètement rébarbatif. Il faut savoir s’adapter sans perdre l’essentiel.»

«La crise nous ramène à la base qui n’est pas tant l’argent que la démarche de création, dit pour sa part Alexandre Dostie. Le public ne nous est jamais acquis mais il appartient à chaque artiste de continuer de créer. Je pense que j’aurai toujours la possibilité de raconter mes histoires mais il me faudra trouver les façons de les diffuser.»

«Ma liberté de créer n’est pas affectée par la pandémie, conclut Fabiola Toupin, mais je conserve en moi le désir profond et bien vivant de partager mon art avec le public.»

En souhaitant que ce soit le plus rapidement possible, évidemment.