Kaïn

Kaïn: fiers du passé, tournés vers l’avenir

Trois-Rivières — Vingt ans d’une carrière aussi spectaculaire que celle du groupe Kaïn mérite célébration. Et quelle meilleure façon de le faire pour des musiciens que l’enregistrement d’un album?

Le trio qui forme désormais le groupe a suivi le raisonnement; il l’a même poussé un peu plus loin. Un album, bien sûr, mais sous quelle forme? Steve Veilleux, Éric Maheu et John-Anthony Gagnon-Robinette ont choisi un concept double qui regroupe vingt chansons. Un visage tourné vers le passé, un autre, vers l’avenir. Dix chansons puisées dans les succès qui jalonnent le répertoire du groupe et dix nouveautés puisées dans la nouvelle inspiration qui fait vibrer le trio.

Reprendre des succès qui ont marqué l’histoire de Kaïn apparaissait légitime mais pour lui donner de la texture, pourquoi ne pas faire interpréter les chansons par des invités? L’invitation a donc été lancée à quelques grands noms de la chanson québécoise, en fonction de chansons qui leur ressemblent. Ainsi, on retrouve Renée Martel qui chante Comme dans l’temps, Paul Daraîche, pour Parle-moi d’toi, 2Frères, pour Y diront ben c’qui voudront en ville, les frères Painchaud, pour Comme un bum, La Chicane, pour Mexico, Matt Lang, pour Johnny Cash, Stephen Faulkner, pour Deux planètes, Yves Lambert, pour La bonne franquette et Laurence Jalbert, pour Je veillerai sur vous. 

Il en manque une, bien sûr, et ce n’est pas que calcul arithmétique. Il manque LA chanson fétiche du groupe, celle qui l’identifie. Embarque ma belle aura la place qui est la sienne avec une interprétation collective de tous les invités.

«Reprendre des chansons majeures de notre répertoire, ça s’imposait, analyse Steve Veilleux, le chanteur du groupe. Mais en même temps, on avait très envie de nouveau matériel. Le groupe est animé d’une nouvelle énergie, très positive et on voulait marquer le coup de nos 20 ans avec de nouvelles chansons, un nouveau son actualisé. Je dirais même qu’on avait envie d’oser un peu plus, d’aller plus loin dans notre démarche, d’élargir notre portée.» 

En écoutant ces nouveautés, on est forcément happé par le côté festif, joyeux et positif qui est la signature Kaïn. La marque est d’autant plus claire que ce sont, pour la toute première fois, les musiciens même du groupe qui ont réalisé l’album. Vingt ans de métier, ça sert aussi à ça: apprendre, ouvrir ses horizons. «Ça tenait, je pense, à la nécessité qu’on sentait de faire les choses pour nous d’abord et avant tout, dit Éric Maheu, le bassiste. Personne ne connaît aussi bien Kaïn que nous. Cet album, c’est un trip qu’on a adoré d’un bout à l’autre.»

Country

Les fans en conviendront d’emblée: à travers leur folk et leur rock, l’influence country n’a jamais été aussi marquée dans le son Kaïn. La sonorité épurée du banjo qui ouvre la toute première chanson de l’album, Le show de nos enfants, tombe comme une prise de position claire et assumée. Les gars en conviennent avec un visible élan de fierté «C’est sûr que le son country est plus marqué et assumé que jamais, convient Steve Veilleux. C’est ça que ça prenait pour que certaines des chansons soient à leur meilleur. Il y a dans ce genre musical une simplicité qui nous ressemble profondément et une ouverture qui marque toute notre démarche. Les arrangements généralement dépouillés de Je viens d’ici mettent les paroles en valeur et ça nous plaît particulièrement.»

«Je pense que dans les années passées, ce petit virage n’aurait pas été possible. Le country, c’est une musique de bras ouverts, de vérité intime et ça nous a pris une certaine maturité pour en arriver là comme individus.»

«Je pense que le public est tanné d’une musique artificielle, dit Éric. Les Québécois n’ont jamais aimé la game de l’industrie et de la commercialisation. Ils veulent de l’authenticité et on est nous aussi dans cette mouvance-là. Ça a toujours été notre approche et même dans notre style folk ou rock, on a toujours été un peu country. On associe nos chansons à un trip autour d’un feu de camp mais quand tu entends Renée Martel ou Paul Daraîche chanter deux tounes qui datent de plusieurs années, tu te rends compte qu’elles vont plus loin. Elles ont non seulement des racines country mais aussi un côté un peu intemporel.»

«On fait ici un pas de plus vers la simplicité, dit John-Anthony, le petit dernier du groupe. C’est ce qui est le plus difficile à atteindre, la simplicité. Ça nous ramène à l’essence même de chaque chanson et à sa musicalité propre.»

Ça n’empêche pas Kaïn d’être totalement Kaïn. À ce titre, une chanson ressort du lot, celle qui donne son nom à l’album et qui devrait laisser une trace dans le parcours du groupe. La chanson est apparue de façon inattendue à la toute fin du processus de création. «Elle est venue résumer toute notre démarche. Tout ce qu’on a investi de créativité s’est condensé dans une chanson. C’est le thème du projet, résume Steve. En toute modestie, il fallait que ce soit Kaïn qui écrive cette chanson-là. Son titre est ce qui résume le mieux ce que nous sommes quant à notre appartenance, nos racines. On ne pouvait pas mieux ramasser 20 ans de carrière de par notre langue, nos musiques, les positions qu’on a toujours campées fièrement. C’est la chanson qui est venue souder tout l’album. Quand je l’ai écrite, Éric estimait qu’on avait toutes les chansons dont on avait besoin mais moi, j’en voulais une de plus. On n’a jamais trop de chansons.»

«Quand je l’ai entendue, réplique Éric, j’ai dit à Steve qu’il pouvait serrer son stylo et prendre des vacances d’auteur. Il avait magnifiquement complété sa job!»

Curieusement, ce n’est pas le simple qui a d’abord été lancé à la radio. Les spécialistes à qui le groupe a confié cette décision lui ont préféré Suis ton cœur avec ses influences rap et pop et la chanson tourne énormément. «Quand on en a fait les arrangements, explique John-Anthony, on ne l’avait même pas faite en fonction de la radio. Moi, je possède beaucoup d’instruments typiques du country et Steve m’a dit de me payer la traite et d’y aller à fond dans ce qui me tentait. J’ai dit ‘Parfait, j’étais né pour ça!’ C’était un trip de show qu’on s’est payé. Le résultat, c’est que la chanson n’arrête pas de monter dans les écoutes et la diffusion radio.»

Éric avait pensé à Je viens d’ici comme premier simple mais Steve a répondu qu’il avait plus d’ambition que ça pour cette chanson. «Ce n’est pas la chanson qui tourne le plus qui s’incruste forcément dans la tête des gens. Un extrait, ça peut être comme du fast-food: tu manges ça avec appétit mais une heure après, tu as encore faim. Un extrait peut jouer à mort pendant trois mois mais être complètement oublié après. Je viens d’ici pourrait laisser une trace dans la petite histoire de notre groupe.»

Ils sont unanimement profondément fiers de cet album. «La beauté d’avoir 20 ans de métier, c’est qu’on n’a plus la pression de sortir un album à tout prix. C’est seulement parce qu’on trouvait nos chansons vraiment bonnes qu’on s’est lancé dans l’aventure de l’album et de la tournée qui va suivre. Ça aurait été trop opportuniste de ne reprendre que des chansons connues. Ça ne nous aurait pas ressemblés. Il nous fallait de la nouveauté pour accoter nos vieilles chansons.»

«Dans le fond, ajoute John-Anthony, c’est un nouvel album avec, en boni, dix chansons présentées par des invités. Pour lancer un album double dans le contexte actuel de l’industrie, il faut être un peu timbré. Nos producteurs auraient sûrement été heureux de ne lancer qu’une compilation mais nous, ça nous prenait plus que ça.»

«Quelque chose d’aussi significatif qu’un album, il faut que tu le fasses d’abord pour ta propre satisfaction. Il fallait que ça nous donne un frisson de fierté à tous les trois, de compléter Steve. Ce n’est pas une question de ventes, c’est une question d’accomplissement.»

Pour ce qui est de voir le groupe interpréter les nouveautés sur scène à Trois-Rivières et, qui sait? voir un invité en chanter une plus ancienne, il faudra attendre le 10 octobre 2020 alors qu’ils sont à l’affiche au Théâtre du Cégep. À moins qu’ils ne fassent une escale sur la route des festival l’été prochain; il y a des habitudes dont il est difficile de se défaire.