Jean-Michel Blais a composé la musique du dernier film de Xavier Dolan, Matthias & Maxime.

Jean-Michel Blais: les touches de l’émotion

Trois-Rivières — Comment le Nicolétain Jean-Michel Blais a-t-il pu, en quelques courtes années, se construire une carrière internationale aussi prestigieuse que celle qu’il mène actuellement? Une partie de la réponse se cache dans l’intensité de ses paroles quand il parle de musique. Le pianiste se consume d’une passion déraisonnable pour elle et son discours en est animé. Entrevue avec un musicien exalté et fascinant.

Si on braque sur lui les projecteurs ces temps-ci, c’est que la bande sonore du film Matthias & Maxime de Xavier Dolan, dont il est le compositeur, vient de sortir au moment où le film fait un tabac dans les salles québécoises. Il n’est pas fréquent qu’on puisse dire qu’il faut voir un film pour saisir toute la puissance évocatrice de sa musique mais c’est tout à fait vrai ici. Les notes de Blais se fondent dans les images d’André Turpin et dans la mise en scène de l’exceptionnel réalisateur pour créer une œuvre d’art intégrée, entière et habitée.

Notez, le piano de Jean-Michel Blais n’a besoin d’aucun autre support pour envoûter mais il trouve ici une nouvelle expression particulièrement convaincante. On le doit au talent du musicien mais aussi à un procédé de création unique et diablement efficace.

Blais explique: «Ç’a été une expérience unique qui a permis une connexion totale avec Xavier. D’abord, il m’a parlé de son scénario, avant même de l’avoir tourné. On a convenu tous les deux de partir d’une sonate de Schubert dont je ne me souviens même plus du titre et moi, j’ai improvisé à partir de ce que Xavier me dictait dans les écouteurs. Il me guidait en décrivant des scènes telles qu’il voulait les tourner. En fait, la musique devenait ce qu’un personnage ressentait dans ces scènes. On a donc enregistré ces improvisations et lui, quand il a tourné le film, a fait jouer la musique sur le plateau pour inspirer ses interprètes. J’ai assisté à une partie du tournage et, franchement, j’avais la chair de poule en le voyant diriger sur ma musique.»

Le processus normal et logique a donc été viré à l’envers par les deux créateurs en laissant à l’improvisation le soin de gérer des incongruités, des accidents qui rendent les enregistrements uniques et humains. C’est déjà dans l’ADN de la musique du pianiste de Nicolet que de laisser les sons ambiants apporter de la chaleur à sa musique pourtant riche.

«C’est particulier que ça ait si bien fonctionné, souligne Blais, auréolé d’un prix au Festival de Cannes pour la meilleure bande sonore de la compétition 2019. J’ai déjà une signature personnelle assez forte alors ce n’est pas évident à marier avec l’inspiration d’un autre. Xavier a été extraordinaire, comme s’il avait déjà fait l’exercice. Il m’a donné un terrain de jeu bien balisé. Il a été tellement aimant et chaleureux! Il m’a laissé beaucoup de place tout en demeurant très conscient de ce qu’il voulait. Il savait clairement ce qu’il voulait mais m’a laissé expérimenter toutes sortes de choses.»

«Il y a eu une véritable communion de nos personnalités parce que nous créons tous les deux avec ce que nous sommes profondément. On a aussi un parcours assez similaire, chacun dans notre domaine: il a commencé à faire des films sans moyens, en investissant son propre argent comme moi je l’ai fait à mes débuts. Le travail s’est fait de façon magnifiquement organique.»

Quand il a remporté son prix à Cannes, Jean-Michel Blais a tenu à remercier Dolan non seulement pour la confiance qu’il lui avait témoignée mais pour l’avoir fait grandir comme artiste et comme humain. «Xavier a utilisé la musique pour approfondir l’expérience de ses personnages. Il m’a fait prendre part à son œuvre et j’ai senti que le piano était partie prenante du film. Je ressens un véritable sentiment d’appartenance à l’équipe du film. Personnellement, il m’a incité à explorer, à aller ailleurs et je lui en suis profondément reconnaissant.»

«C’est assurément quelque chose que j’aimerais refaire. Peu importe ce qui arrivera, la musique de film est devenue une nouvelle corde à mon arc. Je n’étais pas personnellement au courant mais mon gérant m’a dit que plusieurs personnes l’ont contacté avec des projets au cinéma. Ça ne s’est pas rendu directement jusqu’à moi. C’est mon gérant qui procède à la sélection initiale des projets parce qu’il me connaît et sait que s’il n’en tenait qu’à moi, je dirais oui à tout. Je crois en tout et en tout le monde alors que Guillaume (Decouflet, son gérant) a une perspective sur les choses et comprend ce qu’il faut prioriser. Il est d’ailleurs assez porté vers les projets un peu champ gauche avec des connotations sociales, souvent, ce qui me convient bien.»

Respect

«C’est dans ma démarche de questionner un peu la musique classique, ce qui a une certaine dimension sociale indirectement. Beaucoup de gens disent que je serais une sorte de précurseur et que je représente un certain courant néo-classique canadien. Moi, je ne vois pas ça pantoute! Je fais ce que j’ai envie de faire, tout simplement. Ça se pourrait que dans un prochain album, j’aille dans une tout autre direction. Je n’en ai aucune idée. Moi, je m’assois, je joue et de ça, j’essaie de garder ce qui marche et qui est beau.»

«C’est sûr que j’ai une volonté de jongler avec la tradition classique, un répertoire hallucinant, extraordinairement riche mais qui est très normé, de sorte qu’on peut s’y sentir un peu coincé. Puiser là, le repenser, l’actualiser, le faire vivre aujourd’hui, c’est vraiment intéressant. J’arrive d’une tournée en Abitibi et je n’en suis pas revenu du nombre d’enfants qui sont venus à mes spectacles. Ça me donne l’impression que ça entraîne quelque chose de nouveau et d’intéressant. Du répertoire classique que j’ai assimilé, je garde plein de musiques magnifiques et il m’arrive de rejouer des passages qui m’émeuvent. Je me permets de jongler avec et il se peut que ça dérange des gens à l’occasion.»

Ce jeu n’est pourtant pas une forme de critique de sa part. Ça tient même bien davantage du respect et d’une recherche d’émotions. «Je serais critique contre une quelconque forme de fermeture, pas contre l’ouverture à la beauté. Certains, à mes débuts, ont trouvé que ça pouvait éloigner des gens du classique parce que j’ai introduit de l’électro, par exemple. Je vois le contraire: après m’avoir entendu, ils sont nombreux à me demander des références classiques. Je les oriente vers Chopin ou Philip Glass. D’un autre côté, bien des personnes plus âgées me remercient de les initier à la musique électronique qu’ils ne connaissaient pas. Dans les deux sens, je trouve ça beau.»

Dans cette envie de faire avancer un piano classique qui lui semble parfois un peu figé, il ne voit qu’une brèche sur plus de lumière. «Le nombre de personnes qui ont entrepris et abandonné des cours de piano parce qu’ils ne se retrouvaient pas dans le répertoire classique et la pression qu’il induit, c’est énorme et je trouve ça dommage. La rigueur est primordiale, j’en conviens, mais il faut aussi y trouver du plaisir.»

Jean-Michel Blais ne travaille pas contre quelque chose mais pour plus de beauté, plus de bonheur et plus d’expression de sa personnalité profonde et singulière. «Je trouve que je représente une tendance chez les gens de ma génération qui sentent que certaines mises à jour doivent être faites. Dans une de mes pièces, Rose, je fais un clin d’œil à Rachmaninov alors que les gens pensent à All By Myself de Céline Dion qui l’a empruntée à Eric Carmen qui s’était inspiré du deuxième mouvement du Deuxième Concerto pour piano de Rachmaninov. Pour moi, il n’y a pas une culture meilleure qu’une autre. Que tu reconnaisses Rachmaninov ou Céline, peu importe. Pour moi, la culture populaire n’est pas inférieure au classique et inversement.»

Il semblerait qu’ils soient quelques-uns à partager cette idée pas si révolutionnaire. En Europe, notamment, où il effectue cet automne une tournée: France, Portugal, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Allemagne, Russie en novembre et décembre. Le concept n’a ni frontière, ni langue. C’est de la musique.