Le nouveau directeur du Conservatoire de musique de Trois-Rivières, Jean-François Latour.

Jean-François Latour: donner les outils de la passion

C'est avec une dévorante ferveur que Jean-François Latour a vécu une brillante carrière de pianiste de concert qui lui a fait parcourir la planète. C'est animé d'une semblable passion qu'il a pris en mains les destinées du Conservatoire de musique de Trois-Rivières le 28 août dernier.
Il a adoré le piano et on sent, quand il en parle, qu'il l'aime toujours autant. Pourtant, au cours de son cheminement musical, l'homme s'est également découvert une passion pour la transmission du savoir, ce qui l'a fait bifurquer vers l'enseignement. Et comme il est homme de passion, il ne compte pas le faire à moitié.
À peine trois semaines après son arrivée dans la région, le nouveau directeur du Conservatoire de musique de Trois-Rivières n'a pas encore échafaudé de plans très précis pour incruster sa marque dans la brique de l'institution logée sur la rue Radisson. Il sait déjà cependant qu'il poursuivra certaines des orientations que Johanne Pothier, sa prédecesseure, a imprimées.
«Je vais notamment poursuivre ce que Johanne a instauré en terme de partenariats avec la communauté, explique-t-il. Je n'ai pas encore eu l'occasion de découvrir la région en profondeur mais j'ai déjà pu remarquer qu'il y a ici un dynamisme culturel assez exceptionnel. J'ai vu aussi que les gens sont enthousiastes et qu'ils se tiennent entre eux. Ça me plaît beaucoup et je veux qu'on s'inscrive là-dedans. Johanne a créé de nombreux maillages qui sont précieux et je veux qu'on poursuive dans cette veine. Je crois que le Conservatoire doit être un pôle culturel dans une région.»
Voilà un discours intéressant de la part d'un homme né à Montréal et qui y a grandi. «Je ne sais pas vraiment à quoi ça tient mais je crois depuis longtemps à la nécessité d'avoir des Conservatoires forts dans les régions. Ça s'est cristallisé encore davantage au cours des cinq dernières années passées à Sherbrooke. C'est primordial de garder les jeunes dans leur région tant pour la vitalité de celles-ci que pour le bien-être des individus.»
«Dans cette optique, le Conservatoire peut jouer un rôle précieux puisque nous offrons aux jeunes un enseignement qui va de la cinquième ou sixième année du primaire jusqu'à l'obtention d'une maîtrise universitaire tout en les gardant dans leur milieu. En plus, grâce à des partenariats, avec l'OSTR notamment, nous pouvons même leur permettre d'acquérir une expérience professionnelle. Cette année, par exemple, trois de nos étudiants au niveau supérieur vont jouer au sein de l'Orchestre symphonique de Trois-Rivières dans le cadre de deux concerts de la programmation régulière. C'est une occasion extraordinaire d'apprendre le métier de musicien d'orchestre.»
Tout pour l'élève
Il y a déjà, dans ces quelques mots, un autre axe de l'approche du nouveau directeur qui se dessine. «Il ne faut jamais oublier que nous travaillons pour l'élève. Notre mission, c'est de faire en sorte que les jeunes s'épanouissent à travers la musique. Nous formons des musiciens, bien sûr, mais plus encore, des individus. Personne ne peut savoir si un élève du Conservatoire va devenir un musicien professionnel, mais je sais que la formation qu'on offre va lui être précieuse, peu importe l'orientation professionnelle qui sera la sienne.»
«Dès que je suis arrivé, j'ai été frappé par le dynamisme du personnel, l'enthousiasme qui se dégage de cette équipe. Moi qui suis d'une nature passionnée, je le suis plus encore quand je vois cette équipe. Et j'ai pu constater qu'eux et moi, nous partageons une même vision: nous avons à coeur le développement de la personnalité des élèves. Un bon musicien doit aussi être un bon citoyen. N'oublions pas qu'ils sont notre futur.»
Loin du modèle hiérarchique lourd et rigide, le nouveau directeur veut être à l'écoute des jeunes qui fréquentent l'institution qu'il dirige. «Je suis le genre de directeur qui aime se promener, voir les jeunes dans les cours, discuter avec eux. Je veux qu'on continue d'être proche de notre communauté par toutes sortes d'initiatives et plusieurs de celles-ci doivent venir des élèves eux-mêmes. Je vais être à l'écoute de leurs idées, de leurs initiatives. Rendus au niveau cégep et universitaire, ils peuvent très bien nous alimenter avec des projets novateurs liés à la communauté. Il faut les écouter: nous avons besoin de nos élèves pour nous guider. Je crois fermement à ça.»
Bien sûr, l'apprentissage de la musique a ses impératifs et le travail n'est pas le moindre. Jean-François Latour, pianiste de réputation internationale, le sait mieux que quiconque. Pourtant, ce sont les notions de passion et de plaisir qui reviennent constamment dans son discours. «Oui, j'ai travaillé fort, mais je l'ai toujours fait parce que j'aimais ça. Je n'ai pratiquement jamais eu l'impression de travailler. J'aimais jouer, tout simplement. Même qu'étant jeune, c'est ce que j'aimais le plus. Avec le temps, mon hobby est naturellement devenu mon travail. Je souhaite donc que les jeunes élèves du Conservatoire aiment ce qu'ils font. Nous, on est là pour leur donner les outils de leur passion.»
«Moi, j'aime la musique et j'aime les jeunes alors, quand la possibilité d'un poste de directeur de Conservatoire s'est présentée, je ne pouvais espérer plus belle opportunité.»
Une passion à la fois
«J'ai été, ce que certains appelleraient un petit enfant prodige», relate Jean-François Latour en traçant dans le vide le signe des doigts mimant les guillemets. «J'ai fait mes débuts à l'âge de cinq ans. À neuf ans, je suis allé jouer en Allemagne. Je jouais avec l'orchestre symphonique de Québec à 15 ans. Par la suite, j'ai fait le tour du monde comme concertiste.»
Il n'y a aucune trace de prétention derrière la nomenclature de ce parcours hors normes. Juste le constat d'une vie intense pour mieux expliquer qu'à 41 ans, il est heureux d'ouvrir un nouveau chapitre du livre de son existence. «J'ai beaucoup joué, j'ai beaucoup donné. Jamais je ne m'en suis lassé, mais je trouve ça passionnant de me tourner vers autre chose.»
«Vous voyez: ça fait trois semaines que je n'ai pas touché à mon piano et c'est la première fois de ma vie que ça m'arrive. C'est étrange, mais ça ne me manque pas du tout» remarque-t-il avec un large sourire. Venant de quelqu'un qui consacrait encore récemment plusieurs heures quotidiennes à son clavier et qui, à une certaine époque, a pu donner dix heures de chaque journée à la pratique du piano, ça peut surprendre.  Lui ne s'étonne pas; il semble vivre intensément dans le présent. «Je suis excessivement heureux d'être ici et j'ai énormément de plaisir à me plonger dans ce nouveau travail.» C'est aussi simple et beau que ça. 
«La seule chose qui pourrait peut-être me manquer un jour, ce sont les voyages. Mais en même temps, je suis très heureux de pouvoir m'installer à demeure avec ma famille dans un milieu comme Trois-Rivières où la qualité de vie est assez remarquable.»
L'aventure du Conservatoire, il ne compte pas la partager avec sa passion d'interprète. Ce qui l'enflamme désormais, c'est la transmission du savoir. 
«C'est au cours de la vingtaine que j'ai commencé à m'intéresser à l'enseignement. Depuis, j'ai enseigné à tous les niveaux: auprès des très jeunes jusqu'au cégep et à l'université. À Sherbrooke, j'ai été responsable d'un programme universitaire dans le cadre duquel je guidais des élèves et leur professeur dans leur cheminement. J'ai adoré ça. J'ai découvert que chez moi, la transmission des connaissances est une véritable passion. Ça fait plusieurs années que j'ai pris conscience que même à travers ma carrière d'interprète, je me dirigeais tranquillement vers l'enseignement.»
Il a connu de grands maîtres, des sommités comme Leon Fleischer au Peabody Institute de l'université Johns Hopkins de Baltimore. Il connaît intimement, de l'intérieur, cette relation unique qui se tisse entre un professeur et son élève et peut témoigner de la richesse qu'elle recèle. «En musique, c'est quelque chose de très important, la relation du professeur à l'élève. Ici, au Conservatoire, c'est un axe central de notre approche. Nous permettons à nos élèves de faire un long cheminement avec le même professeur. Vous savez, l'enseignement de la musique tient d'une très longue tradition orale. L'enseignant est tributaire de ce que son propre enseignant lui a légué et lui-même offre au suivant des siècles de connaissances. Nous faisons tous partie d'une très longue lignée.»
«On ne peut pas retrouver dans un livre l'enseignement de l'instrument que nous offrons parce que c'est bien plus que la technique. On enseigne en fonction de notre propre personnalité mais aussi de celle de l'élève. C'est quelque chose de profondément humain qu'aucun livre ne peut cerner.»