Jean-François Blais
Jean-François Blais

Jean-François Blais: le grand patron derrière le spectacle de la Saint-Jean

TROIS-RIVIÈRES — Jean-François Blais se qualifie de workaholic sans le moindre soupçon de culpabilité dans la voix. Il faut bien l’être pour se lancer dans l’aventure de monter un spectacle de la Saint-Jean à quelques semaines d’avis et dans le respect des consignes sanitaires de la Santé publique en plein cœur d’une pandémie.

Cela dit, si quelqu’un au Québec peut le faire, c’est lui.

Il serait très ardu de dénicher quelqu’un de mieux qualifié pour diriger pareille mission. Il a été le manitou de quelques spectacles de la Saint-Jean, normaux ceux-là, a été à la tête d’un très grand nombre d’émissions de télévision depuis les Chabada d’une certaine époque jusqu’au Poing J, en passant par En direct de l’univers et l’actuelle version de La Voix. La musique et les variétés à la télévision, il connaît.

Seulement, le défi du spectacle de la Saint-Jean 2020 est inédit. Non seulement on n’a jamais vu l’équivalent, mais on ne le reverra sans doute jamais. Tout le Québec à l’unisson constituera un moment dans l’histoire diffusé simultanément sur les quatre grands réseaux: Radio-Canada, Télé-Québec, TVA et V.

«C’est sûr que ce n’est pas le spectacle des Plaines avec 100 000 personnes présentes, explique le réalisateur et directeur artistique de l’événement. Ce sera un spectacle adapté à ce qu’on vit présentement mais est-ce qu’on va s’empêcher de célébrer notre fête nationale à cause de la pandémie? Non: on a tous besoin de fêter présentement.»

Il a dirigé du direct, des émissions préenregistrées mais du semi direct (la majorité du spectacle sera enregistrée le 22 juin) sans public, pour un immense party célébrant notre fierté nationale, il ne l’a jamais fait. Personne ne l’a fait. «L’énergie qu’on aurait normalement de la part du public, on va la sentir autrement, assure-t-il. On va savoir intimement que des centaines de milliers de personnes vont être là, avec nous, devant leur écran. Surtout, chacun des artisans va être pleinement conscient de l’immense privilège qu’on a de faire un grand spectacle malgré tout.»

La juste intuition

À travers quelques nuits d’insomnie animées par le doute, il a élaboré un concept et au moment de commencer les répétitions, la semaine dernière, son spectacle existait dans sa tête et reposait sur papier. «Avec les répétitions qui commencent, je peux enfin voir les numéros que j’avais en tête et voir si ça marche comme je le pensais. Dans la très grande majorité des cas jusqu’ici, la justesse de mon intuition se confirme.»

Les préparatifs de la Fête nationale vont bon train à l’Amphitnéâtre Cogeco.

Cela dit, les circonstances ont fait peser leurs contraintes sur la conception. Il lui a fallu penser la fête autrement. Pas moins intense, différente. «On ne commencera pas le spectacle comme on l’aurait fait sur les Plaines. On est dans une autre émotion et on va terminer aussi dans une autre émotion. On va prendre le temps d’atterrir dans le show cette année. En toute honnêteté, j’aurais eu un malaise à démarrer ça avec un côté exclusivement festif considérant ce qu’on vit tous présentement. On s’est ajusté.»

Par ailleurs, pour donner du corps à cette mouture unique qui ne peut s’appuyer sur l’enthousiasme brut d’une immense liesse collective, le concepteur a pensé à se donner une trame narrative. «Je ne vais pas dévoiler de punch mais il y a une histoire qui nous guide à travers le spectacle sur le thème proposé dès le début: Tout un Québec à l’unisson.

«C’est l’idée de l’unisson musical et du ‘‘unissons nos efforts’’. Ç’a été tout un travail que d’unir des intervenants de partout au Québec pour cet événement national. De mon côté, j’ai peut-être écrit une vingtaine de versions différentes du spectacle auquel je réfléchis depuis le début du confinement. Cela dit, le vrai go officiel, je dirais qu’il est arrivé début mai.»

On comprend que c’est à un invraisemblable sprint de conception qu’il s’est alors attelé. «Trois semaines pour monter un casting, un spectacle et un concept, c’est quelque chose, convient-il. Évidemment, j’étais inquiet au début mais à travers les multiples rencontres avec les diffuseurs, on a bien vu que tout ça se tenait. Il a même fallu retrancher 45 minutes à notre concept initial: des idées, on n’en manquait pas! Présentement, on fait face au dilemme d’en retrancher cinq de plus et on n’y arrive tout simplement pas. Je suis vraiment très fier de ce qu’on a mis en place.»

Le facteur humain

Le format qu’on a choisi avec la majorité du spectacle qui sera enregistré le 22 juin pour la diffusion le 23 à 20 h comporte ses incertitudes, ses manquements à la lisse perfection des émissions enregistrées longtemps d’avance. «Je pense que ça va être touchant non seulement à cause de l’histoire qu’on va raconter mais parce que ce sera par nature un spectacle imparfait, argue le grand patron. On le sait imparfait et on veut qu’il le demeure. Le facteur humain va tenir une grande place, ce qu’on assume entièrement. Il y a comme un contrat avec le public: on a l’incroyable chance de présenter un spectacle diffusé sur tous les réseaux généralistes alors, il faut accepter la proposition et embarquer dans cette aventure unique. Ce qu’on propose au public, c’est d’être tout simplement disponible à cette offre inhabituelle.»

Il n’est en aucune façon question d’insouciance, bien au contraire. «Personne n’est écrasé de savoir qu’on n’aura pas de public devant nous. On est tous comblés de savoir qu’on peut faire le spectacle malgré tout. Malgré son absence physique, on va avoir envie de fêter avec le public. L’énergie va être là; différente, mais bien là.»

Le concepteur soutenait d’ailleurs la semaine dernière que l’atmosphère sur le plateau des répétitions était plus que positive. «On apprécie tous la chance qu’on a de se retrouver. Il y a un enthousiasme palpable. Tout le monde arrive trente minutes d’avance sur l’heure prévue, tout le monde chante avec tout le monde. On a fait la première phase des répétitions dans les immenses studios Mel’s de sorte qu’on a toute la place pour conserver les distances sécuritaires.»

La seconde portion des répétitions s’est faite sur place, à l’Amphithéâtre. Jean-François Blais ne cache pas une affection particulière pour l’endroit. «J’ai eu l’occasion de l’explorer dans le cadre du spectacle Inondés d’amour et j’ai pu constater qu’au niveau technique, c’est parfait. D’abord, on y retrouve une équipe formidable qui est complètement dévouée aux nouveaux projets. Ils embarquent. L’endroit est grand, c’est beau, la scène est immense et c’est de construction récente de sorte qu’on y retrouve tout ce dont on peut avoir besoin pour un spectacle d’envergure.»

«Il y a, de plus, un facteur personnel puisque c’est situé au bord du fleuve et j’ai ma résidence sur le bord du lac Saint-Pierre à Yamachiche. Avec le confinement, j’ai pu apprécier le Saint-Laurent comme jamais ce printemps, surtout qu’il a été très gentil avec nous cette année. C’est clair que le fleuve a une signification particulière pour le Québec. C’est l’élément liant qui unit l’est à l’ouest de la province. Et comme Trois-Rivières est un point central à mi-chemin entre Montréal et Québec, les deux pôles habituels de la fête nationale, tout se tient.»

À travers la réflexion qui a donné naissance à son spectacle du 23 juin, plusieurs options ont été évaluées: un seul spectacle à Montréal, un seul à Québec, un à Montréal et à Québec en même temps, etc. «Au début, on ne pensait pas être en mesure de réunir plus de huit artistes en même temps sur une scène alors, on pensait aller tourner des séquences dans plusieurs régions du Québec. Finalement, on en est arrivé à la conclusion que d’avoir un seul plateau était la meilleure chose à faire et que Trois-Rivières était le meilleur endroit.»

Maintes fois au cours de la conversation, l’architecte, ingénieur en chef et décorateur de l’édifice qu’est ce spectacle est revenu sur l’humilité. «Tu sais, je me sens encore comme un p’tit cul qui fait de la TV. Chaque nouveau projet est un nouveau défi unique. J’avance tranquillement, le bagage d’expérience s’accumule, forcément. Je ne sais pas si j’aurais pu relever un défi pareil il y a seulement trois ans. Cette fois, dans les circonstances qu’on connaît, j’avais envie d’être le leader d’un événement qui permet enfin au milieu culturel de reprendre vie.»

Il ressent comme un cadeau la confiance que lui octroient les organismes qui chapeautent ces spectacles de la fête nationale. «J’ai souvent des mandats intéressants mais avec la fête nationale, on me donne entièrement carte blanche et c’est une extraordinaire marque de confiance. On m’a laissé concevoir le spectacle de A à Z: la trame narrative, les idées, les chansons, les artistes, etc. Quel privilège.»