Si, dans J’aime Hydro, elle se révèle comme auteure, Christine Beaulieu en est aussi l’interprète charmante et vraie qui donne de l’âme au texte.

J'aime Hydro: l’événement à ne pas manquer

CRITIQUE / Il flottait une fébrilité peu coutumière dans l’air de la salle Thompson jeudi soir pendant que les rangées se garnissaient, à l’approche de 19 h. Le retour de Christine Beaulieu dans son Trois-Rivières natal, dans sa «salle préférée au Québec» selon ses dires et aux guides de son plus important succès en carrière avait ce quelque chose d’excitant qui font les grands soirs.

Le public était parfaitement conscient de venir assister à une pièce événement. Christine Beaulieu elle-même a ajouté un peu d’émotion en annonçant, à quelques moments au cours de la pièce, la présence de proches dans la salle et en leur demandant de se manifester. Pour ceux qui s’y trouvaient, s’entend, puisqu’elle a aussi annoncé la présence de gens qui lui ont fait faux bond. Tant pis pour eux.

Ils ont raté une pièce tout à fait exceptionnelle. La première expression qui vient en tête, c’est que c’est un sacré tour de force. Une pièce de théâtre documentaire d’une durée de près de quatre heures sur Hydro-Québec et la relation que nous entretenons avec ce géant était tout un défi. Rappelons qu’il s’agit du récit d’une recherche que la comédienne a fait sur la société d’État avec en tête la volonté de confronter les opinions des détracteurs des grands projets hydroélectriques avec celles des défenseurs. Dans sa démarche, une question en particulier lui a servi de moteur: pourquoi, alors qu’elle a de très importants surplus d’électricité, Hydro se lance-t-elle dans la construction d’immenses projets hydroélectriques comme ceux sur la Romaine? Surtout que le coût de production du kilowatt/heure en est très supérieur à sa valeur sur le marché nord-américain. La réponse que cette recherche nous offre est complexe, inattendue et fascinante. Et ce n’est là qu’une des nombreuses qualités de cette pièce étonnante qui va même jusqu’à émouvoir.

Comment Christine Beaulieu et ses acolytes ont-ils su en faire un si réjouissant, agréable et néanmoins intelligent spectacle?

D’abord, il y a le sujet. C’est en l’explorant comme elle le fait qu’on se rend compte à quel point la société d’État est inscrite dans notre identité. Qu’on le veuille ou non, elle constitue encore un symbole extrêmement fort pour les Québécois même s’il n’interpelle peut-être plus comme il a jadis su le faire. Symbole ou pas, ça restera toujours un service public essentiel dont nous sommes extraordinairement dépendants.

Il faut aussi s’attarder quelque peu à l’écriture absolument remarquable de Christine Beaulieu. En s’impliquant très intimement dans son récit, l’auteure a non seulement fait preuve de courage mais a brisé un mur entre elle et le public qui rend tout son propos beaucoup plus digeste. Ce n’est plus tant aux questions qu’elle se pose sur Hydro-Québec qu’elle répond finalement, mais aux nôtres. Cette substitution est diablement efficace. Par sa candeur, sa simplicité, son autodérision et son charme, Beaulieu séduit complètement.

Par ailleurs, la mise en scène de Philippe Cyr est brillamment truffée d’astuces, de trouvailles, visuelles et sonores. La forme même de la pièce exigeait de l’invention puisque la narratrice qui relate sa recherche devient intervenante pour ses rencontres avec différents spécialistes. Des projections de vidéos, de photos, d’animations sur un écran géant, quelques accessoires pertinents viennent donner beaucoup de vie à cette leçon.

Mathieu Gosselin est un parfait acolyte pour Christine Beaulieu l’interprète en prenant avec une beaucoup d’aisance la peau de 28 intervenants différents. La pièce cache très adroitement tout son côté didactique qui est pourtant sa colonne vertébrale. Il le faut, pour maintenir le public aux aguets pendant plus de trois heures et demie de théâtre. On regrette seulement que la voix des comédiens n’ait pas été constamment bien amplifiée de sorte qu’on peinait parfois à entendre Mathieu Gosselin comme quand il a pris la voix d’Alain Saladzius, un des intervenants de la recherche.

Il est vrai aussi qu’en fin de soirée, quand la narratrice aborde des aspects techniques, on a de la difficulté à tout absorber. La fatigue se fait sentir. Normal, mais cela ne devrait pas être une excuse pour ne pas aller voir cette pièce. Elle a ses exigences, d’accord, mais tout cela est si brillamment emballé, si bien écrit, jusqu’à en être émouvant et si réjouissant que ce serait vraiment dommage de se priver de ce plaisir qui sera repris vendredi soir, dès 19 h.