Jacques Newashish

Jacques Newashish, artiste par nature

TROIS-RIVIÈRES — Jacques Newashish a vécu sa jeunesse avec, pour demeure, une tente plantée loin dans le bois sur ce qu’il appelle «le territoire» à proximité de Wemontaci. C’était un mode de vie parfaitement normal pour sa famille atikamekw. L’homme a aujourd’hui 60 ans et vit dans le même univers technologique que nous connaissons tous; c’est dire tout ce qu’il a vécu de transformation de son mode de vie en quelques courtes décennies. Cette expérience unique nourrit aujourd’hui la sagesse de l’homme, son imaginaire et son œuvre d’artiste multidisciplinaire.

Artiste visuel d’abord et avant tout, il est aussi chanteur, conteur mais aussi, et depuis peu, comédien. Ce dernier volet, il le doit à la Trifluvienne Chloé Leriche qui lui a confié un rôle dans son film Avant les rues qui a bousculé le monde cinématographique québécois il y a trois ans. Le film avait été tourné entièrement en atikamekw, sur les lieux même de la communauté de Manawan et avec des comédiens autochtones sans expérience de la caméra.

Pour Jacques Newashish, un illustrateur de métier qui est aussi un interprète reconnu des chants traditionnels et des histoires tirées de la tradition de son peuple, le passage au jeu a été quasiment naturel. D’autant qu’il possède une présence physique particulière aussi bien à la caméra que dans la réalité. Il lui a quand même fallu apprendre les rudiments quand, après le succès critique d’Avant les rues, on lui a offert le rôle du chef Bromden dans la pièce Vol au-dessus d’un nid de coucou présentée au Théâtre du Rideau Vert au printemps 2016. Lui qui n’était jamais monté sur les planches y côtoyait notamment Mathieu Quesnel (McMurphy) et Julie LeBreton (Garde Radchet)

«C’était un gros défi, mais j’aime les défis», analyse-t-il laconiquement. Apprendre les bases essentielles du jeu théâtral à la fin de la cinquantaine, était une gageure, bel et bien, un défi énorme vicieusement amplifié par le problème de lecture à haute voix qui l’accable depuis son éducation dans des pensionnats autochtones. «J’ai pris les choses une étape à la fois, et ça s’est bien passé. Comme je n’ai aucune formation, on m’a simplement incité à être le plus naturel possible en véhiculant des émotions Ç’a été une merveilleuse expérience. On a joué la pièce 44 fois; ç’a été un gros succès.»

Jacques Newashish est d’une évidente modestie mais sait pertinemment qu’il possède ce qu’on appelle une présence. «J’ai une bonne stature et on me remarque sur une scène. Ce n’est pas quelque chose qu’on contrôle: c’est comme ça, c’est naturel. Pour mon rôle, dans la pièce, c’était un aspect essentiel du personnage et je sais que ça fonctionnait bien. Mes collègues me l’ont confirmé et j’ai pu constater les réactions du public.»

Une chose en entraînant une autre, il a aussi profité d’une visibilité beaucoup plus importante en abordant la télévision via une des séries les plus écoutées du moment. Il a été choisi pour interpréter le rôle d’un chef algonquin dans Les pays d’en haut. Son travail a été concentré dans un seul épisode, diffusé le 17 février dernier. Les jobbers sur le chantier de coupe de Bidou Laloge (Rémi-Pierre Paquin, un autre Mauricien) affrontaient un groupe d’Autochtones venus défendre leur territoire envahi par le promoteur. Lui incarnait le leader des rebelles. «On ne le reverra pas parce qu’à la fin de l’épisode, il se retrouve en prison, semble regretter le comédien. C’est presque dommage parce que ça aussi, ç’a été très agréable à tourner.»

Ce rôle comportait également sa part de difficulté. «C’était spécial parce que je devais parler en algonquin qui est un langue très différente de l’atikamekw même si les deux groupes font partie d’un même peuple. J’ai dû beaucoup travailler mon accent et même apprendre des prononciations qui n’existent pas dans ma langue maternelle. Je pense que je me suis bien débrouillé. J’avais probablement un certain accent atikamekw en parlant algonquin mais personne ne s’est plaint», rigole-t-il.

Écrire

Il demeure que le jeu, s’il marque peut-être davantage l’imagination du grand public, n’est qu’une inclination artistique parmi plusieurs autres. Lui qui a travaillé comme illustrateur pendant des années poursuit une production en gravure au sein de l’atelier trifluvien Presse Papier. Des œuvres parfois dénonciatrices mais toujours fortement empreintes de son identité autochtone.

Cependant, quand on lui demande quels projets il a sur la table, il parle d’une bourse reçue du Conseil des arts et des lettres du Québec pour un travail d’écriture. «C’est mon gros projet auquel je vais me consacrer dans les prochains mois. Je vais écrire des histoires, des contes issus de la tradition de mon peuple. Ce sera un peu un hommage à mes parents et mes grands-parents parce que je voudrais les écrire dans la langue atikamekw. Je suis en pourparlers avec l’éditeur pour les illustrer également.»

«Ma mission, c’est de faire connaître ma culture. Je la partage non seulement avec différents groupes mais aussi avec les miens chez moi. À la maison, à Casey, je parle la langue atikamekw avec mes enfants. Je visite l’école de la communauté de Weimotaci et je montre aux jeunes de mes œuvres qui ont un contenu anthropologique pour faire comprendre aux enfants comment vivaient leurs parents, grands-parents, les ancêtres. Ils sont très à l’écoute et je trouve ça très réjouissant.»