Dans un décor dénudé mais habilement évocateur, Carolle Lafrance, debout, et Camille Beauchemin incarnent deux des personnages de la très belle pièce Incendies que présente le TGP à la Maison de la culture jusqu’au 16 décembre.

Incendies par le TGP: bouleversant!

C’est un plaisir rare que de sortir d’une pièce de théâtre ému et bouleversé, sous l’emprise d’un troublant vertige. C’est ce précieux cadeau qu’offre le TGP avec sa pièce Incendies qu’il présente jusqu’au 16 décembre à la Maison de la culture.

Le cadeau, on le doit autant à l’auteur Wajdi Mouawad qu’à l’équipe de la compagnie locale qui a su relever le très gros défi de ce texte exceptionnel avec un remarquable panache. À vrai dire, lors de la première, quand le public s’est levé pour applaudir les interprètes, j’aurais personnellement beaucoup aimé que la metteure en scène Mylène Renaud soit sur les planches pour recueillir cette reconnaissance. En ce qui me concerne, c’est d’abord et avant tout son magnifique travail que j’avais envie de saluer.

Bien sûr, elle était au service d’un texte très fort. Un texte riche, très dense, souvent poétique et porteur de plusieurs thèmes. De quoi s’y perdre et pourtant, il n’en est rien. J’ai senti que Mylène Renaud l’avait complètement intégré pour le rendre intelligible à travers son travail inspiré. La mise en scène est un acte de création en soi qui dépasse le texte qui lui donne naissance. Bien plus qu’une habile mise en place, j’ai senti la présence de quelqu’un derrière ce brillant édifice vivant. Quelqu’un d’autre que l’auteur. Une artiste.

Dans la seule scénographie, il y a une leçon fondamentale. La scène est pratiquement nue. Quelques plate-formes et cubes tous noirs. Dans ce dépouillement, pendant les deux heures et demie de théâtre, on voyage dans un bureau de notaire montréalais, dans le jardin de sa demeure, dans divers villages du Moyen-Orient, dans une prison, un cimetière, une zone de guerre, etc. Mylène Renaud a choisi de faire confiance aux spectateurs en se contentant d’évoquer avec un total dépouillement chaque lieu. Or, à aucun moment ne se sent-on perdu. Même quand des scènes se déroulent sur deux plateaux en simultané, sans la moindre explication, on sait immédiatement et exactement où l’action nous amène.

Que dire du texte? si ce n’est qu’il est d’une intelligence et d’une intensité rares. J’estime important de préciser que c’est une pièce assez exigeante pour le spectateur à cause de la densité des dialogues qui exige beaucoup de concentration. Cet effort est cependant récompensé par une structure extrêmement précise qui fait que chaque détail, chaque réplique, semblent se justifier à un moment ou un autre. Plus qu’une simple construction, c’est une architecture d’apparence fragile et délicate mais d’une redoutable solidité. Assez pour soutenir un propos extrêmement lourd sur l’identité, la filiation, l’inhumanité, l’héritage, le destin.

Pour porter pareille production, il fallait des comédiens très forts. Les seize interprètes ne sont pas tous au même niveau, c’est normal, mais personne ne fragilise l’édifice. Il y a cependant des piliers sans lesquels la pièce n’aurait pas été la même. D’abord, Luc Thiffault, dans le rôle de Nihad, qu’il anime d’une folie troublante. Andréanne Cossette tient sur ses épaules un rôle terriblement difficile et donne à sa Nawal adulte une sobre intensité assez extraordinaire. Camil Bergeron, Luc Martel et Adamo Ionata se démarquent aussi dans des rôles un peu plus secondaires mais auxquels ils donnent texture et crédibilité.

Avoir vu le film de Denis Villeneuve n’est en rien une contre-indication ni une excuse valable pour ne pas voir cette version. D’abord, celle-ci nous permet de constater toute la complexité que comporte le travail d’adaptation et combien il faut de créativité de la part d’un scénariste. En clair, il s’agit de deux expériences différentes ni plus ni moins gratifiantes l’une que l’autre. Bien que j’aie connu d’avance le dénouement, je suis sorti de la pièce bouleversé, peut-être même plus qu’après le film.

Incendies est un intense moment de théâtre qui n’est peut-être pas destiné à tous les publics à cause de l’exigence du texte et de la lourdeur du propos mais c’est une expérience bouleversante qui témoigne de façon rare de ce que peut être la puissance du théâtre.
La pièce sera présentée samedi soir, 20 h, dimanche après-midi, 14 h de même que jeudi, vendredi et samedi prochains, à 20 h.