Autour de Lysandre Champagne, assise, on retrouve les joyeux lurons de Misses Satchmo que sont, de gauche à droite, Blanche Baillargeon, Jeff Moseley, Yvan Belleau et Marton Maderspach.

Groupe Misses Satchmo: s’attaquer à un maître

Trois-Rivières — Baignant toujours dans un jazz ludique et très accessible, le groupe Misses Satchmo aborde une nouvelle étape de son évolution en se lançant à l’assaut de l’œuvre de Boris Vian dans son tout nouvel album sorti début septembre et une série de spectacles. Le titre des deux: Vian dans les dents. Le ton est donné.

Quand on connaît l’affection de la Mauricienne Lysandre Champagne, leader du groupe, pour la trompette, on ne s’étonne qu’à demi qu’elle se soit intéressée à l’œuvre d’un autre fou de cet instrument. Par contre, il convient de mentionner que devant les exigences d’une vie très prenante qui l’a vue s’engager dans les études pour l’obtention d’un doctorat en sociologie, la chanteuse a dû faire un tri qui implique qu’elle n’est plus la trompettiste attitrée du groupe. «J’ai dû faire des choix, explique-t-elle. La maîtrise d’un instrument exige un bon dix heures de pratique intensive par semaine alors avec le chant qui en demande tout autant, les études qui sont très prenantes, ça devenait impossible pour moi de maintenir le niveau. J’ai donc décidé de déléguer la trompette à quelqu’un d’autre et c’est très incongru pour moi de chanter sur scène en entendant la trompette qui vient me soutenir.»

L’idée d’un album et d’un spectacle consacrés à Boris Vian n’est pas d’elle mais d’un producteur rencontré pendant une tournée l’an dernier. «Blanche (Baillargeon, la contrebassiste du groupe) étant une véritable fan de Vian, elle m’a initiée à son œuvre que j’ai adorée. Même que je l’ai introduit dans le répertoire de la chorale que je dirigeais à Saint-Élie et j’ai pu voir chez les choristes les fortes réactions à ses textes. Moi, comme interprète, je les trouvais particulièrement intéressants et singuliers mais j’avais sous-estimé l’impact qu’ils peuvent avoir sur le public.»

L’arrangeuse a aussi pu constater la profondeur autant que l’étendue des propos véhiculés par les brillants textes de cet auteur probablement méconnu ici alors qu’il fait l’objet d’un culte dans certains cercles en France. «Je pense que les individus réagissent de façon très différente les uns des autres. Sans compter que Vian a touché à énormément de thèmes: l’antimilitarisme, les rapports hommes-femmes, la sensualité, le sens de l’existence, le temps et j’en passe. Il a été influencé par le courant de l’existentialisme dont il fréquentait plusieurs des plus grands représentants. Tout ça demeure pourtant très contemporain comme préoccupations. De plus, le traitement qu’il en fait est constamment surprenant. Il est parfois surréaliste, parfois acide et très dur, parfois très tendre. Et il a adopté tout un éventail de styles musicaux pour les véhiculer.»

Derrière une apparente légèreté se dissimule souvent une critique sociale virulente et d’une lucidité intransigeante. «Sa critique s’adresse à son époque mais je pense qu’elle demeure pertinente aujourd’hui, analyse Lysandre Champagne. L’écriture est forte et frappante mais je pense que ça peut rejoindre la jeunesse d’aujourd’hui même si on la dit blasée à bien des égards. Avec la rectitude politique dans laquelle nous baignons, ça ne peut faire que du bien de présenter un regard aussi lucide sur le monde. Il y a chez lui une recherche de liberté totale qui me touche beaucoup.»

«Pour moi comme interprète, c’est un plaisir particulier parce que les textes sont tellement bien ficelés. On connaît surtout Vian pour ses romans mais il est un exceptionnel auteur de chansons. Il sait construire son discours très rapidement et de façon extrêmement grâce à des figures de style très habiles.»

La chanteuse admet par ailleurs que devant l’absurdité de certains textes, il lui est nécessaire de se positionner elle-même sur le propos pour trouver le ton juste. «Je ne suis pas tenue à la neutralité comme interprète. Je m’accorde très bien avec lui sur sa critique sociale et je m’en fais volontiers la porte-parole. En même temps, il y a chez lui un cynisme assez fort mais aussi une faculté à s’émerveiller devant l’amour par exemple. Il est déstabilisant par son étrangeté ce qui amène l’auditeur à se questionner.»

Les différentes plages de l’album témoignent de la liberté ludique que s’octroie Lysandre Champagne au micro et qui confère à son interprétation beaucoup de caractère sur des œuvres qui sont déjà bien loin d’en manquer. On ne sait pas encore ce que ça va donner sur scène mais il apparaît évident que ce ne sera pas banal. Le public pourra le constater le 28 septembre au Rond Coin de Saint-Élie-de-Caxton où Misses Satchmo se produira pour le lancement officiel de Vian dans les dents.