Cheveux longs, libres, Ginette Reno retrouve une nouvelle jeunesse pour lancer son plus récent album, À jamais, en vente partout depuis bientôt deux semaines.

Ginette Reno: aller toujours au bout de soi-même

TROIS-RIVIÈRES — Un nouvel album de chansons originales de Ginette Reno est forcément un événement. La sortie d’À jamais, peut-être davantage. Qui sait si ce n’est pas son dernier?

La grande dame a 72 ans et il ne lui vient pas à l’idée de le cacher. Elle déteste pourtant l’idée de vieillir «Vieillir, ça me fait chier, lâche-t-elle sans véritable colère. La vie est mal faite. Quand on arrive à notre meilleur, qu’on a toute l’expérience qu’il faut, quand le fruit est mûr, on meurt.»

Comprenez que Ginette Reno estime être aujourd’hui au faîte de sa carrière d’interprète. «La voix est pas pire. Comme pour les chanteuses d’opéra, j’aurais tendance à dire que c’est dans la cinquantaine que ma voix a été à son meilleur: c’était un diamant brut. Mais je chante mieux aujourd’hui parce que je le fais avec tout mon être, avec tout ce que je suis, dans mon corps, dans ma tête et dans mon coeur.»

À jamais regroupe 13 chansons toutes neuves. Toutes Ginette, même si elle ne revendique officiellement les paroles que de deux d’entre elles. «J’envoie des textes aux paroliers et eux, ils les remanient pour leur donner la forme définitive mais c’est moi qui les nourrit. C’est pour ça que les textes me collent tant à la peau.»

Mère indigne, elle accepte de pointer certaines chansons qu’elle aime mieux que les autres. «Je serai là, c’est peut-être ma préférée. J’y parle à ma fille et lui dit ce que j’ai appris de la vie. Quand je la lui ai chantée la première fois, elle pleurait à chaudes larmes et moi aussi.» Elle n’arrive quand même pas à se limiter à une seule pièce. «Il y a Ta vie, aussi, une autre chanson de mère. C’est bizarre: c’est une chanson que j’ai reçue il y a longtemps et je ne voulais pas la chanter, j’avais peur que ce soit kétaine. Je l’ai laissée dormir en moi et tout d’un coup avec cet album, elle est ressortie et j’en ai perçue toute la beauté. J’étais prête à la chanter.»

«Quand je reçois un texte de chanson, je le lis dix, vingt fois. Il faut qu’il entre en moi. Je dis toujours qu’il faut que tu chantes comme tu parles, que ce soit aussi naturel. Chaque chanson qu’on m’offre est un cadeau dont je prends soin. On a quand même dû faire des choix à travers une cinquantaine de titres. Il y en a certaines que j’avais éliminées et qui sont revenues par la suite.»

Plus elle réfléchit, plus des titres de chansons préférées lui montent au coeur, chacune pour une raison différente, chacune à fleur d’âme. Elle s’enthousiasme, se tourne vers son ordinateur pour faire entendre la chanson et chanter par-dessus l’enregistrement comme pour L’amour à défendre. «Celle-là, je l’aime tellement! J’adore la batterie, lance-t-elle en imitant les coups du batteur dans le vide. La chanson raconte tout ce qui se présente à nous de combats dans la vie.»

La chanteuse s’émeut rien qu’à évoquer certaines pièces comme Je pars, La maison est grande ou L’arbre de vie sa petite toune au Bon Dieu, comme elle le dit. Les larmes lui viennent aux yeux en évoquant le duo formé avec Lynda Lemay pour On en est là, chanson de la rencontre d’une femme avec la jeune maîtresse de son mari. Chaque élément de l’album semble être une intime part d’elle-même qu’elle veut offrir à un public qui lui est obstinément fidèle. «Je fêterai mes 60 ans de carrière en 2019 et le public a toujours été là pour moi. Il a vieilli avec moi et aujourd’hui, je vois des jeunes qui me suivent aussi. Cet album-là, je l’ai fait parce que j’avais des états d’âme à exprimer. Je l’ai fait pour moi, mais on ne se le cachera pas: je l’ai fait aussi pour le public.»

Cette inoxydable affection tient sans doute à la générosité de l’artiste qui s’offre toute entière à chaque enregistrement. Sans se demander si ça peut déranger. Certaines pourraient être contrariés par la cruelle impudeur de La grosse, dont elle a failli faire le titre de l’album, mais Ginette Reno n’aime pas plus les gants blancs que les euphémismes. Elle assume tout.

À jamais fera bel et bien l’objet d’une tournée de spectacles en 2019. On fera les choses dans une formule plus légère que ce à quoi elle a habitué son avide public. «Ça coûte cher, plaide-t-elle. Je vais dédramatiser tout ça. Au lieu de faire ça à 17, on va plutôt faire des spectacles à 7 avec des musiciens qui chantent pour remplacer les choristes. J’ai envie de repartir sur la route pour aller à la rencontre des gens. J’aime tellement le monde.»

Par ailleurs, elle rédige sa biographie dont elle soutient qu’elle sera prête au printemps. À sa façon coutumière, elle dira les choses directement avec son habituelle sincérité. Elle fouille alors dans son ordinateur pour retrouver le document et en lit les premières phrases avec application. Ça promet. «J’ai fait beaucoup d’introspection dans ma vie, de recherches sur moi-même. J’ai eu des périodes vraiment difficiles mais aujourd’hui, trompez-vous pas: je suis une femme heureuse. J’ai mon coffre à outils que je traîne toujours avec moi et quand j’affronte quelque chose de négatif, je choisis le bon outil dans mon coffre pour y faire face.»

Alors, finalement, À jamais est-il le dernier album? «Je ne sais pas. Peut-être, mais je n’arrêterai jamais de chanter. J’ai eu un beau parcours, j’ai du vécu et je vais aller jusqu’au bout de cette route-là. Il y a encore tellement de choses que je veux faire. L’émotion la plus forte qu’on a en nous, c’est le désir et ça, je n’en manque pas.»