Gérald Gaudet vient de publier Écrire, aimer, penser - Entretiens sur l’essai et la création littéraires chez Nota Bene.

Gérald Gaudet: la ferveur de la question

TROIS-RIVIÈRES — Gérald Gaudet se définit essentiellement comme un passeur. C’est là un excès de modestie qui trace déjà un trait du personnage. Il pourrait dire auteur, érudit, poète ou amant fanatique de littérature qu’il ne ferait aucun affront à la vérité. Il vient de publier Écrire, aimer, penser - Entretiens sur l’essai et la création littéraires, une série de douze entretiens avec autant de brillants écrivains québécois: Pierre Vadeboncoeur, Jacques Brault, Madeleine Gagnon, Étienne Beaulieu, Yvon Rivard, Louise Dupré, Nicolas Lévesque, Robert Lalonde, Robert Hébert, Suzanne Jacob, Monique LaRue et François Dumont.

Si Gérald Gaudet se définit comme un passeur, ce qu’il est, assurément, en continuité avec sa vie professionnelle d’enseignant, la tentation est forte de chercher à l’identifier autrement. Disons passeur, donc, mais passeur de quoi, au juste? De littérature, forcément, passion de sa vie. Mais aussi passeur d’amour, de passion, de rigueur, de ténacité, de pureté, d’incorruptible quête de vérité.

Son livre apparaît surtout comme l’expression privilégiée de l’art de la rencontre. Exercice suranné sous la plume de Gérald Gaudet. Selon sa conception, la rencontre est un exercice exigeant. C’est un grand voyage sur les ailes du respect. Un périple là où peu de gens consentent à aller, loin, profondément. Une plongée dans l’âme, dans le cœur des choses, là où conscient et inconscient se confondent, unis dans l’activation d’une réaction alchimique qui fait l’inspiration d’un auteur.

L’analyse, est-on porté à croire, appartient aux interlocuteurs que Gaudet a sélectionnés, sans doute pour leur amour de l’aventure. Mais quand un duo se lance dans pareille quête de vérité primordiale, comment savoir qui est vraiment premier de cordée?

Gérald Gaudet affirme que ce qu’il cherche dans les entretiens qu’il publie avec Écrire, aimer, pense... c’est la lumière. Ce petit morceau d’absolu qui apparaît dans les plus grandes profondeurs, ces lieux inconnus des profanes qui en concluent lâchement qu’ils sont opaques et inexplorables. Quelque chose qui nourrit son âme et lui insuffle la vie, carrément.

Besoin pour vivre

Lors de la conversation menée par Christian Bouchard à la librairie trifluvienne l‘Exèdre à l’occasion du lancement de son essai, Gaudet a retenu la remarque d’un auditeur qui a dit avoir reconnu dans sa démarche la manifestation de l’instinct de vie de Freud. «Je trouve ça très juste, commente-t-il. Pour moi, ce travail, c’est une nécessité absolument essentielle, vitale.»

«Le livre lui-même est un document de beauté, décrit-il en hommage non pas à sa contribution mais à celle de ses interlocuteurs, les géants. C’est de la lumière, de l’intelligence. C’est la beauté de réfléchir et d’avoir une pensée constamment en action. Le livre est fait de moments de vie qui sont comme des fragments d’éternité, des moments fragiles de beauté parce que nous sommes concentrés, l’écrivain et moi, pendant deux ou trois heures à élever le niveau de la pensée. C’est possible parce que je choisis préalablement mes interlocuteurs: il y a un lien de confiance qui existe entre nous, qui ouvre des portes.»

«Les conversations que nous tenons dans la vie quotidienne sont rapides, efficaces, souvent insignifiantes et c’est parfaitement normal et nécessaire. Pour ma part, j’ai aussi besoin d’autre chose, de conversations qui vont plus loin. Mon besoin, c’est la quête de sens.»

Dans ses entretiens, Gérald Gaudet a posé des questions fondamentales, pleinement conscient qu’il ne trouverait jamais le réconfort de réponses définitives. «Comme disait Montaigne, c’est l’exercice de la pensée qui s’ébauche; ce ne sera jamais complet. Je tente d’aller découvrir où prend racine un livre, quel est le processus de la pensée qui mène à une œuvre. En somme, ça tient à la question de savoir pourquoi la littérature, pourquoi les mots? Chacun a sa propre réponse, son histoire, sa personnalité et je sais très bien qu’il n’y a pas de réponse définitive. Et une chance qu’il n’y en a pas! Sinon, je ne ferais pas un livre comme celui-là; ça m’ennuierait.»

Il faut forcément un certain sens de l’abnégation pour affronter ainsi obstinément l’inconnu des profondeurs sans espoir de dénouement.

«Ce que je veux, poursuit-il, l’esprit attisé par le sujet, ce ne sont pas des réponses mais de la ferveur. Je veux alimenter le feu. Ces géants de la pensée écrivent parce que c’est pour eux une question de survie. Mais comme l’écriture est un exercice essentiellement solitaire, ils ont besoin de la rencontre pour que les idées prennent l’air, pour aller plus loin dans leur réflexion, monter plus haut, être plus eux-mêmes. Ça se fait dans la rencontre que je leur propose mais aussi, inconsciemment dans leur cas, dans le dialogue que j’établis entre eux en les faisant se rencontrer dans le livre. Ils dialoguent les uns avec les autres sans le savoir.»

«Si j’ai inclus trois entretiens réalisés il y a longtemps, c’est non seulement que je les assume encore aujourd’hui, même si les présentations de chaque chapitre que j’ai rédigées seraient peut-être différentes, mais aussi que les idées se relancent d’un auteur à l’autre au delà du temps. Je trouvais que ça donnait un autre niveau intéressant.»

Outillé

«Ma motivation personnelle d’écrivain qui a son œuvre propre est, dans ce contexte, moins importante que ce que je peux accomplir avec ceux que j’appelle des géants, des gens qui sont plus avancés que moi. Ça nourrit l’écrivain dans la mesure où on est dans le domaine des mots. Cependant, je sais que je ne peux pas être en deçà de ce qu’ils m’ont montré.»

Aucun de ces entretiens n’aurait été possible si Gérald Gaudet n’avait possédé un immense bagage permettant de mener à bien l’exercice. S’il peut approfondir des notions de psychanalyse avec Nicolas Lévesque, décortiquer l’essence même de la littérature avec Louise Dupré, pousser Robert Lalonde à une introspection plus intime, c’est qu’il est outillé pour le faire. «Je me considère comme un nain qui rencontre des géants mais je sais que je suis armé pour le faire. J’ai énormément travaillé toute ma vie pour être en mesure de discuter d’égal à égal avec eux.» C’est bien la seule concession qu’il a su arracher à sa déconcertante modestie.

Il y a à cette exigence un revers: son ouvrage ne rencontrera pas les masses. Il le sait, il assume. Le livre a pourtant exigé un travail énorme: retranscription de chacun de ces entretiens d’une durée de quelques heures, relecture, ratures, relecture, décisions éditoriales, relecture. «On peut travailler comme un chien sans espoir de large diffusion. Je sais que ça ne sera pas lu par énormément de gens et je le fais quand même. Pour moi, ça en vaut la peine. Pourquoi? Parce qu’avec ça, je me sens vivant.»

«Mon livre est fait de moments de vie qui sont comme des fragments d’éternité, de fragiles moments de beauté parce qu’à chaque fois, nous sommes concentrés, l’auteur et moi, à élever le niveau de la pensée pendant quelques heures. C’est possible parce que je choisis mes interlocuteurs: il existe un lien de confiance préalable entre nous.»

«En recevant chaque écrivain, je le libère de la solitude, je lui rappelle qu’il est un géant. Je rassemble par ailleurs une communauté de gens qui n’ont pas de réponses mais qui sont dans la ferveur de la question. Mon œil extérieur, les écrivains ne l’ont pas. Je suis dans la beauté de la connaissance. J’aime renouveler les moments d’exception que sont chacun de ces entretiens. J’en sors grandi, plus vivant: il y a là de la pensée que j’ai contribué à faire éclore.»

C’est bien pourquoi deux autres de ces ouvrages d’entretiens sont à venir. Deux autres essentielles offrandes de lumière dans la pénombre du monde.

Gérald Gaudet n’est-il qu’un passeur?