Les musiciens qui accompagnaient Francis Cabrel ont été impeccables malgré leur discrétion.

Francis Cabrel: dans la plus pure intimité

TROIS-RIVIÈRES — Il était parfaitement légitime de se demander si le choix de Francis Cabrel d’offrir un spectacle intimiste à l’Amphithéâtre Cogeco était judicieux. L’endroit s’y prête-t-il? Était-ce seulement possible avec 5000 personnes répandues dans cet espace immense?

L’auteur, compositeur et interprète français a répondu à la question en une chanson. En moins que ça: quelques mesures à peine de sa toute première chanson: Si tu la croises un jour. Tout seul, tout petit sur cette immense scène, armé de sa seule guitare, Cabrel a saturé l’espace. D’émotions, de douceur, de sincérité, de timide générosité.

Il a, par la suite, passé plus de deux heures à partager ses chansons dans la plus stricte sobriété. Pas de trucs, pas de poudre aux yeux, pas d’effets spécieux pour faire croire qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire entre lui et nous, un lien inaltérable, un moment inoubliable, une communion. Pour Francis Cabrel, ces choses-là arrivent ou pas. C’est bien pour ça que ça s’est produit vendredi soir au confluent du fleuve et du Saint-Maurice. Purement et simplement.

Petite Marie en a été la parfaite illustration. Tombé (du ciel?) au milieu du spectacle, son plus vieux succès, son porte-bonheur, a-t-il affirmé, il ne l’a pas rajeuni, pas revu, pas corrigé, pas mis au goût du jour. L’amour n’a ni époque, ni mode, ni âge; il est vrai ou pas. C’est quand il ne l’est pas qu’on le déguise.

Cabrel est arrivé seul sur scène, on l’a dit, et l’est demeuré pour quatre titres dont L’encre de tes yeux et Octobre dont on n’était pas si loin météorologiquement parlant.

Quatre comparses sont venus le rejoindre sur scène sans pour cela changer l’atmosphère. Les chansons suivantes y ont gagné en texture, forcément, mais le travail en groupe n’a en rien affecté la pureté du tout. Il n’a jamais été prétexte à nous distraire de l’essentiel: le mariage amoureux de la musique et des mots. Batterie, violon, accordéon, contrebasse ou guitares ont surtout servi à donner un caractère plus profondément folk aux œuvres qui ont couvert les 40 ans de carrière de Francis Cabrel.

Pour Tourner les hélicos, il a carrément flirté avec le bluegrass, comme quoi son inspiration ne tient pas qu’au sud de la France mais remonte parfois jusqu’à l’Amérique. Pareil pour Sarbacane ou La dame de Haute-Savoie servie comme ultime dessert.

Cabrel a très peu parlé. Quelques mots, à l’occasion, toujours sur un ton ironique. Àprès s’être levé deux fois pour deux chansons, il a blagué en disant qu’il était à bout de souffle, épuisé. Cette autodérision est bien la seule tentative de séduction qu’on puisse lui reprocher si on exclut quelques déhanchements presque pathétiques à deux ou trois occasions. Venant de n’importe qui d’autre, ça aurait semblé racoleur.

Il a égrainé les chansons marquantes de sa carrière en saupoudrant dans l’opération de plus récentes, deux ou trois, comme Fils unique. Mais c’est évidemment les plus connues que le public voulait entendre. Il en a reçu plusieurs en cadeau : Rosie, L’encre de tes yeux, Encore et encore, Assis sur le rebord du monde, Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai, Les murs de poussière, Le chêne liège, Je l’aime à mourir, en rappel celle-là, ce qui est bien le moindre des hommages pour une chanson aussi significative dans la carrière de cette superstar qui ne sait pas l’être. Ce fut probablement le moment le plus émouvant de cette soirée alors que 5000 personnes ont chanté ce chef-d’œuvre dans un unisson extraordinaire de délicatesse.

Cabrel est un artisan méticuleux, perfectionniste jusqu’à l’obsession. On a senti que le travail a été de cette nature avec ses musiciens, impeccables malgré leur discrétion. Comment se fait-il que ce travail irréprochable n’ait à aucun moment senti la routine? Ce n’est pas ainsi qu’ils font de la musique, apparemment.

On a appris depuis cinq ans que l’Amphithéâtre Cogeco peut rocker, il peut trembler, crever des tympans.

On sait maintenant qu’il peut émouvoir dans la plus sobre intimité. Ça ne tient donc pas à l’endroit mais à l’artiste qui l’anime. Merci, M. Cabrel.