Le cinéaste Bernard Émond et de l’actrice Élise Guilbault seront de passage au cinéma Tapis rouge de Trois-Rivières, mercredi soir, pour rencontrer les cinéphiles après la projection du film Pour vivre ici prévue à 19 h 30.

Entre l’ombre et la lumière

Bernard Émond est souvent accusé de faire des films trop noirs, à mille lieues d’un certain cinéma de divertissement qu’il abhorre. Or, le principal intéressé décrit son film Pour vivre ici comme étant son «plus lumineux au sens littéral».

«Je ne veux plus faire des films noirs, en tout cas, des films noirs foncés. Je me dis qu’il me reste peut-être 20 ans à vivre, alors je me fais un devoir d’espérance…» glisse-t-il, avec un brin d’humour, en fin d’entrevue avec Le Soleil.

Avec son titre inspiré d’un poème de Paul Éluard, dont il récite par cœur la première strophe — Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné / Un feu pour être son ami / Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver / Un feu pour vivre mieux — la dernière offrande du réalisateur de 67 ans s’intéresse au destin de Monique (Élise Guilbault), une femme de Baie-Comeau qui, encore sous le choc de la mort subite de son mari, rend visite à ses deux enfants à Montréal, avant d’aller arpenter en solitaire son coin de pays natal, en Ontario.

Un voyage qui l’amène à prendre conscience, dans un premier temps, de la distance qui s’est installée entre elle et ses deux enfants, trop préoccupés par leur carrière pour comprendre son désarroi. «Il y a comme un fossé qui est en train de s’élargir entre les générations», déplore Bernard Émond.

Le thème de la transmission des valeurs s’invite au cœur du scénario, Monique trouvant une oreille compatissante auprès de son ex-belle-fille, Sylvie (Sophie Desmarais) plutôt qu’avec ses propres enfants. D’où cette luminosité qu’aime accoler Bernard Émond à ce huitième long-métrage. «À la fin, elle retrouve le chemin du don et de la transmission avec Sylvie.»

La bonté existe encore
La bonté est une valeur qui habite le film. Monique vante à plusieurs reprises cette qualité de cœur qui habitait son mari. Prenant à témoin un des romans préférés, La vie et le destin de Vassili Grossman, dans lequel «la seule chose invincible, malgré les guerres, est la petite bonté», Bernard Émond croit que même s’il s’agit d’une vertu «parfois difficile à trouver», il faut refuser de céder au pessimisme.

«On vit dans une époque difficile, qui provoque beaucoup d’égoïsme, c’est vrai, mais je sais qu’il y a des dizaines de milliers de personnes qui se lèvent chaque matin pour faire du bénévolat, alors je me dis que ça existe encore.»

Règle générale, le cinéaste a besoin d’imaginer les lieux de ses films avant de commencer l’écriture du scénario. Avec Pour vivre ici, Baie-Comeau s’est imposée, puis Sturgeon Falls et Verner. «Je connais bien Baie-Comeau, j’y ai des amis. J’ai toujours été fasciné par l’hiver là-bas, à cause de l’urbanisme de la ville. Dans la vieille partie, les rues sont tournantes, ce qui forme une espèce de labyrinthe.

«Cette impression est augmentée en hiver vu que la municipalité souffle la neige sur les terrains, ajoute-t-il. Ça crée des montagnes devant les maisons. Pour moi, c’est une représentation graphique du deuil, avec le personnage de Monique qui marche, perdue entre les bancs de neige, comme dans un labyrinthe.»

L’idée d’un séjour de Monique dans le nord-est ontarien découle non seulement d’un impératif du scénario — «le personnage principal vient de loin et retrouve le pays de son enfance» —, mais également de sa visite récente dans ce coin de pays. «Il y a quelques années, l’Université Laurentienne, à Sudbury, a fait une rétrospective de mes films. Je suis tombé en amour avec l’endroit. Verner est un village de toute beauté.»

À demi-mot
Impossible de passer sous silence sa décision de jeter son dévolu, pour une quatrième fois, sur Élise Guilbault comme comédienne pivot. «J’ai commencé le scénario sans savoir que ça allait être elle. En fait, il n’y a que La donation que j’ai écrit pour elle. Mon inspiration ne vient pas d’Élise, même si elle s’impose souvent à l’écriture. Il y a quelque chose dans son jeu qui m’attire et qui me fait lui donner les rôles.»

«Je connais toutes les nuances de son jeu, les expressions de son visage, la façon dont elle bouge, poursuit le réalisateur. Sur un plateau, on se comprend à demi-mot. Si elle sent qu’elle a besoin d’une autre prise, elle n’a pas besoin de me le dire, je le sais.»

Ma cabane au Canada
L’hiver représente un personnage en soi dans le film. Monique marche dans la froidure, regarde le traversier pour Matane se frayer un chemin à travers les glaces, se remémore lors d’une parenthèse onirique le chalet de son défunt mari, en bordure d’un lac gelé et enneigé.

Lui-même propriétaire d’une «cabane dans le bois», sans électricité ni eau courante, près de Maniwaki, Bernard Émond explique qu’il s’en est inspiré d’une certaine façon pour le scénario. «J’en arrive. J’y ai passé huit jours dans le grand froid. C’était magnifique. Même si elle ne vaut pas grand-chose, cette cabane est ce que j’ai de plus précieux.»

Pour vivre ici, alors, ça prend quoi, monsieur Émond? «De la chaleur…» lance-t-il, un rire dans la voix.