François Houde
Nathalie Rousseau, directrice générale de l'OSTR.
Nathalie Rousseau, directrice générale de l'OSTR.

En isolement avec Nathalie Rousseau, directrice générale de l'OSTR

CHRONIQUE / Depuis le Luxembourg où elle vit un confinement autrement plus souple que le nôtre, et ce, depuis la mi-mars, la directrice générale de l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières, Natalie Rousseau manifeste un enthousiasme qu’il fait bon entendre. Un concert de l’OSTR en septembre? Elle y croit, tout en demeurant consciente des nombreux obstacles qui se posent sur le chemin.

Elle est bien au fait que sa position puisse étonner mais elle a des arguments. Il serait, selon elle, plus facile pour un orchestre symphonique en région de jouer devant un public dans quelques mois que pour d’autres musiciens ou des artistes d’autres disciplines.

«Il faut comprendre que des groupes de musique ou des musiciens populaires doivent avoir un minimum de gens dans la salle pour que leur spectacle soit rentable et avec les mesures de distanciation qui vont sans doute continuer de s’imposer, il va être difficile d’atteindre un nombre suffisant de spectateurs.»

«Dans le cas des orchestres symphoniques, nous sommes subventionnés et les organismes responsables nous ont garanti que nous aurions notre financement pour la prochaine saison. Pour nous, jouer devant une salle Thompson occupée au tiers de sa capacité n’est pas un gros problème.»

«D’autre part, sur la scène même, on peut très bien s’organiser pour protéger les musiciens. Avec un groupe autour de 54 musiciens contrairement à plus de 100 à l’OSM, par exemple, on a plus de latitude. On peut installer des panneaux de plexiglass pour protéger les musiciens qui sont à proximité des instruments à vent qui vont projeter des gouttelettes à travers le souffle des interprètes. Pour les cordes, c’est déjà moins problématique mais une étude commandée par des orchestres allemands indique qu’une distance de 1,5 mètre entre eux est suffisamment protectrice, ce qui est parfaitement faisable pour nous. À deux mètres, ce serait un peu plus difficile mais on pourrait aussi y arriver même sur la petite scène de la salle Thompson.» Évidemment, on oublie tout répertoire qui implique un chœur.

Se pose alors la question du public. Les habitués des concerts de l’OSTR sont, en proportion importante, des gens d’un certain âge, plus vulnérables devant les effets de la COVID-19. On pourrait penser qu’ils seront plus réticents à se réunir, Natalie Rousseau convient de la logique de l’argument. Elle y a pensé. «J’ai fait un tout petit sondage auprès d’une dizaine de nos abonnés et tous m’ont dit que dès qu’on présenterait un nouveau concert, ils viendraient, sachant évidemment que, de notre côté, on prendrait toutes les mesures de protection: distanciation, disponibilité de gel antiseptique, incitation au port du masque, etc.»

«Un autre aspect qui aurait un impact favorable, c’est que le cercle de nos habitués est relativement restreint et beaucoup d’entre eux se connaissent: ça amène un sentiment de confiance plus important. Par ailleurs, il faut bien être conscient que la situation dans notre région est différente de celle de Montréal pour ce qui est de la propagation du virus alors, la peur est moins grande.» Et on se doute bien que ceux qui répondraient à l’appel dès l’automne, par exemple, ce sont les mordus à qui la musique manque beaucoup; or, il y en a.


« J’ai fait un tout petit sondage auprès d’une dizaine de nos abonnés et tous m’ont dit que dès qu’on présenterait un nouveau concert, ils viendraient »
Nathalie Rousseau, directrice générale de l'OSTR

Bien sûr, devant un public très limité, l’opération ne se présente pas comme très rentable pour l’orchestre. Natalie Rousseau la souhaite néanmoins ne serait-ce que pour un facteur qui la préoccupe: le sort de musiciens. «Comme travailleurs autonomes, ils sont dans une situation très précaire. Je dirais qu’il doit y avoir entre 80 et 90 % de nos musiciens qui retirent des Prestations canadiennes d’urgence puisqu’ils n’ont plus d’occasions de jouer. Or, les prestations, théoriquement, c’est pour 16 semaines. Après ça, ils retombent à 0.»

«Si le confinement dure trois ou quatre mois, ils pourront s’en sortir. Mais si ça devait durer un an, un an et demi, certains m’ont fait comprendre qu’ils accrocheraient leur instrument pour faire autre chose. Ils vont avoir besoin de jouer.»

Que l’orchestre trifluvien puisse se produire, même devant un nombre restreint de spectateurs, c’est une chose mais il leur faudra quand même un lieu pour s’exécuter. Est-ce que la salle Thompson, avec ses employés et toutes les mesures qu’il leur faudra mettre en place, sera en mesure d’ouvrir à l’automne pour accueillir l’OSTR? Personne ne le sait.

Il en faudrait davantage pour démonter Natalie Rousseau qui regarde des alternatives. «Présentement, je recherche ce qu’il y a de lieux disponibles pour qu’on y joue. À la rigueur, ça pourrait être à la Cathédrale, l’orchestre l’a déjà fait dans le passé, ou la Basilique Notre-Dame-du-Cap ou peut-être y a-t-il d’autres endroits qui s’y prêteraient même si ce n’est pas idéal.»

De toute façon, il faudra pour cela que le gouvernement ouvre la porte à la présentation de spectacles de cette envergure. «À mes yeux, il serait inconcevable que le gouvernement mette tous les spectacles musicaux sur le même pied. Les conditions pour un orchestre symphonique en région sont particulières et elles plaident pour qu’on recommence à jouer à l’automne.»

«Je siège sur différents comités provinciaux et nous avons présenté notre point de vue au gouvernement; j’espère qu’il ira dans le sens de nos demandes. Traditionnellement, ce sont les orchestres des grandes villes qui dictent le pas que suivent ceux des régions. La situation actuelle est différente et pour une fois, les circonstances nous avantagent. On n’est pas en compétition avec qui que ce soit mais s’il est possible de jouer dans des conditions sécuritaires pour tout le monde, j’espère qu’on va pouvoir le faire.»

Théoriquement, la date du 11 septembre demeure un objectif puisque le concert Jardins d’Espagne, qui devait être présenté le 14 mars dernier, avait été reporté à cette date. «C’est un si beau programme, avec Valérie Milot et Stéphane Tétreault comme solistes; on ne voulait pas l’annuler. Il est donc toujours dans le calendrier... pour l’instant.»

Et pour ceux qui auraient des doutes sur la bonne foi de la directrice générale de l’orchestre, elle a, pour établir la crédibilité de ses propos, un argument de poids: son conjoint est virologue. On ne peut nier qu’elle connaît les risques liés à la propagation de la maladie mais aussi les bonnes mesures à adopter pour qu’on puisse écouter de la grande musique en toute sérénité.