La chanteuse Julie Massicotte, Trifluvienne d’origine, affronte la crise comme une occasion de tête-à-tête avec elle-même.
La chanteuse Julie Massicotte, Trifluvienne d’origine, affronte la crise comme une occasion de tête-à-tête avec elle-même.

En isolement... avec Julie Massicotte: Vocation: chanteuse

CHRONIQUE / Moi et Freud, on n’a pas beaucoup en commun mais je sais reconnaître un lapsus révélateur quand j’en entends un. C’est en me disant qu’elle venait de prendre mon message sur sa corde vocale que Julie Massicotte a abordé notre conversation téléphonique. Pensez-vous que ça lui manque, de chanter?

De là à dire comme notre Ginette Reno nationale qu’elle n’est qu’une chanson, il y a un précipice que je ne franchirai pas. Avec le recul d’une soixantaine de minutes de discussion enjouée, je la verrais chanter Je ne suis qu’une passion. D’accord, je ne pense pas que la chanson existe, mais détail que cela.

Elle est intense, Julie Massicotte. Une ferveur attachante qui la fait voltiger d’un sujet à l’autre dans une conversation mais comme si chacun était essentiel : la musique, son autre boulot à la SAQ, la COVID-19 et l’anxiété qu’elle génère, les réseaux sociaux, les bouleversements actuels qui lui proposent un tête-à-tête avec elle-même, etc. Tout ça s’est imposé dans une discussion vraiment, mais alors là, vraiment pas plate.

Pour une moitié de sa vie professionnelle, la Trifluvienne d’origine est chanteuse, ce qui lui vaut un parcours enviable dont un spectacle collectif, Les Immortels, dont la tournée devait s’arrêter à la salle Thompson le 17 mai. Le rendez-vous est reporté, évidemment. Partie remise, elle le promet.

«Le problème avec la chanson, c’est la constante incertitude, savoir si je vais pouvoir payer le loyer à tous les mois.» Sa réponse, ç’a été de vendre du vin pour l’autre moitié du loyer. Ça aurait pu être par dépit mais le dépit et Julie Massicotte ne se fréquentent guère.

«J’ai choisi la bonne job pour moi : j’adore travailler à la SAQ. Même que je me suis rendue compte que c’est bon de faire autre chose que de la chanson. Ça me ramène les deux pieds dans le concret et ça me fait aussi apprécier davantage de chanter. À la SAQ, personne ne m’applaudit, les bouteilles ne me font pas de standing ovation mais je crée un vrai contact avec les clients : je veux des rencontres. Je suis chaleureuse, enthousiaste. Des fois, je chante pour eux à la caisse.» À ma succursale, les commis se contentent de me demander si j’ai ma carte Inspire. Pas fort...

«Moi, qu’est-ce que tu veux? je suis une chanteuse et je le serai toujours. C’est Stéphane Laporte qui m’avait dit ça en entrevue quand j’ai fait La Voix en 2013. Que mon nom ne soit pas en grosses lettres rouges sur la façade de l’Olympia de Paris ne signifie pas que je n’ai pas réussi ma carrière. J’ai compris que le nombre de personnes qui m’écoutent n’importe pas tant que ça. Ce qui compte, c’est que je me fraie un chemin vers leur cœur et qu’on communique. Moi, ce que j’ai à offrir, c’est de l’amour.»

Pas facile de résister à l’invitation. Elle chante avec une intensité nichée dans ses tripes. Il y a des intensités qui causent un malaise, d’autres qui émeuvent. Au FestiVoix, l’été dernier, avec le répertoire de Ginette Reno, qui n’est nulle part dans ma discographie personnelle, elle est venue me jouer dans les entrailles. Je suis passé d’un siège éloigné de la scène en début de spectacle à un tout près de la chanteuse à la fin pour qu’elle sente toute la sincérité de mes applaudissements.

«J’ai toujours chanté avec mon cœur mais à 48 ans, je ne le fais pas comme à 20. Je ne suis plus dans la performance pour supplier les gens de m’aimer. La voix, c’est le reflet de l’âme et la mienne est riche de tout mon bagage de joies, de peines, de deuils, d’apprentissages. Je suis qui je suis et c’est là, dans ma voix. C’est ça qui est beau.»

Aujourd’hui privée de scène, elle ne l’est pas de public. Virtuel, d’accord, mais quand même. Depuis la maison, sur les réseaux sociaux, elle donne forme à ses joies, ses peines, au monde viré à l’envers. «Si j’étais peintre, je peindrais en maudit ces temps-ci mais moi, je suis chanteuse. Les réseaux sociaux permettent un partage que je trouve important. Ça m’inspire et il y a des gens qui me suivent. Des milliers : je n’ai jamais eu ça.»

La crise surréaliste à laquelle nous sommes confrontés est en train de laisser sa marque sur elle et sa voix, forcément. «Il y a plusieurs couches à ce que je vis présentement, analyse-t-elle, preuve qu’elle y réfléchit beaucoup. Un virus chamboule la planète entière, il est roi et maître : ça me fait capoter. Être bousculée comme ça m’amène à un énorme travail sur moi-même. Je m’interroge, me remets en question. Mon niveau d’intensité a toujours été à huit et pour une chanteuse, c’est payant. Mais dans le quotidien, c’est exigeant. J’apprends à relativiser, à le ramener à quatre, mettons, dans la vie de tous les jours.»

«Moi, qui suis une câlineuse quasiment compulsive, j’apprends à me priver de contacts physiques, à gérer ma bulle et à respecter celle des autres tout en demeurant bienveillante.»

Si ce n’est pour une bulle qu’elle n’attend que l’occasion de péter. «Je pense à ma mère Ghislaine : quand la crise va être finie, je vais la serrer super fort pendant une semaine!» La chanceuse.