Denis Massé devra probablement faire une croix sur quelques tournées en Europe et des spectacles au Québec avec les Tireux d’roches et son personnage de Henri Godon mais il compte profiter de la pause actuelle pour créer.
Denis Massé devra probablement faire une croix sur quelques tournées en Europe et des spectacles au Québec avec les Tireux d’roches et son personnage de Henri Godon mais il compte profiter de la pause actuelle pour créer.

En isolement avec Denis Massé: éviter le pire

François Houde
François Houde
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — «En tout cas, on va avoir des beaux parterres cette année.» Denis Massé a beau faire contre mauvaise fortune bon cœur, son ironie ne me convainc guère.

Les événements des dernières semaines ont coupé l’herbe sous les pieds des deux incarnations de son dédoublement de personnalité artistique: le groupe Les Tireux d’roches d’un côté et son personnage de Henri Godon de l’autre. Les deux sont au chômage forcé mais dans les deux cas, le Sévèrois a évité le pire de justesse.

Les Tireux d’roches avaient une tournée programmée en France pour dix spectacles à partir du 13 mars. Même qu’elle devait débuter à Strasbourg, dans la région la plus salement touchée par la pandémie, côté Hexagone. «On regardait aller les choses là-bas, et plus ça allait, plus on hésitait à partir, se souvient Denis. Puis, les spectacles se sont annulés un à un en suivant le parcours du virus. On a été chanceux que ça se déclare assez tôt pour qu’on ne parte pas; ça aurait pu être compliqué de revenir.»

Pour Henri Godon, l’ami des tout-petits, le péril était domestique. Denis Massé a présenté le dernier album de son personnage tout juste sur le seuil de l’épidémie. Le 8 mars avait lieu le lancement officiel à Montréal; quatre jours plus tard, le gouvernement instaurait officiellement distanciation physique et confinement. «Je te dis que j’en ai serré des mains...» Le virus n’est pas allé au lancement. Il n’était pas invité. Il est méchant, mais bien élevé.

L’album reçoit d’ailleurs un bel accueil, me dit le créateur. Sans se douter, il a visé juste. «Je fais beaucoup d’animation durant mes spectacles et j’ai fait l’album Tous musiciens avec l’idée d’inviter les jeunes à s’autoanimer. Je les incite à accompagner eux-mêmes la musique à leur façon. Je touchais pas mal la clientèle des 7 à 9 ans mais le nouvel album va plus vers les 4 à 7 ans.»

Je ne veux m’immiscer dans le confinement de personne mais je me dis qu’il y a des parents qui doivent être assez soulagés, merci, de confier leurs petits amours aux bons soins d’Henri Godon pendant une petite heure. Ou plus, selon les besoins.

Denis Massé a donc évité la contamination et de se retrouver prisonnier du Vieux Continent mais il a perdu son gagne-pain pour quelques mois. «La plupart des spectacles des Tireux en Europe sont reportés mais pas annulés, précise-t-il. Pour ce qui est des gros festivals, comme le Printemps des bretelles (joli nom, en passant) à Illkirch-Graffenstaden (ça, ça dépend des goûts), on devrait être invités de nouveau l’année prochaine. On a une autre tournée européenne prévue en juillet: disons qu’on a de gros doutes. C’est comme pour la fête nationale au Québec: on a plusieurs engagements mais je m’attends à ce que ce soit annulé.»

J’en vois qui font leurs gros yeux de désaccord en se disant qu’en juillet, tout va être rentré dans l’ordre, comme avant. Ils n’ont pas écouté la conférence de presse de Papa Legault mercredi et c’est très vilain. GRA-DU-ELLE-MENT est le mot d’ordre. Denis a compris ça, lui. «Fin juin, on va probablement avoir recommencé à se rassembler, petit à petit. Nous, autres, les Tireux, on crée des gros attroupements. Je ne pense pas qu’on en soit là à l’été.»

Une caractéristique de cette crise, c’est combien on nage tous dans le flou, l’inconnu, le noir, le doute, l’indécision de même que dans le doute du noir de l’indécision. «Je regarde les nouvelles internationales le matin, commente Denis, et je vois bien que tout le monde, partout, est dans le même bateau. C’est la vie..., philosophe mon interlocuteur en soupirant. En fait, non, c’est vraiment pas la vie. C’est complètement hors-norme.»

Les Tireux auront sans doute droit à l’aide financière d’urgence du gouvernement fédéral et pourront profiter du confinement pour remplir leurs tiroirs de nouvelles chansons. «On a une tradition au sein du groupe: chaque année, on fait un échange de cadeaux, des cadeaux de création. On s’offre des ébauches de chansons que l’autre doit terminer. Au cours de la tournée annulée, on avait prévu une semaine de résidence au Mans pour monter nos nouvelles créations. Ça ne se fera pas au Mans, finalement, mais ça devrait se faire ces semaines-ci.»

Pas besoin d’être ministre des Finances pour comprendre que la situation scrappe pas mal l’année financière du groupe, comme ce sera le cas pour de nombreux artistes. «On pourrait monter aux barricades pour revendiquer nos droits et de l’aide en tant qu’artistes mais ce n’est pas le temps pour ça. Tout le monde en a plein les bras de ses problèmes personnels. C’est le temps d’être solidaires.»

Il pense aux diffuseurs. «Nous, on va poursuivre, mais ça ne sera pas facile pour eux. C’est en bonne partie grâce à eux qu’on gagne nos vies. De ce côté-là aussi, ça va être graduel. Au moins, à l’automne, il y a une autre tournée en Europe avec Les Tireux et une aussi pour Henri Godon. Rendu là, ça devrait avoir lieu.»

Me semble même qu’on va tous avoir une envie du diable de fêter.