François Houde
Le confinement a brisé l’élan qui portait la chanteuse Cindy Bédard mais l’amène à savourer davantage le moment présent.
Le confinement a brisé l’élan qui portait la chanteuse Cindy Bédard mais l’amène à savourer davantage le moment présent.

En isolement avec Cindy Bédard

CHRONIQUE / Cindy Bédard a officiellement lancé son dernier album le 11 mars dernier, à Montréal. Il y a une éternité. «On s’embrassait à qui mieux mieux, on était collés les uns sur les autres pis envoye donc!» Le lendemain, le gouvernement instituait la distanciation sociale et le confinement pour éviter la propagation d’un virus potentiellement mortel.

Le vendredi 13, ça devait être le lancement à Saint-Tite, avec les proches de l’auteure, compositrice et interprète. Le lancement qui tenait le plus à son cœur pour un album qui lui tenait particulièrement à cœur. Annulé.

Le plus absurde, c’est que l’album s’intitule Après l’orage et est inspiré par la plénitude de la renaissance après un mauvais moment. Comment aurait-elle pu savoir qu’au moment même de célébrer la résilience, une autre tempête viendrait la renverser, elle comme tous les Terriens?

Cindy est en train d’apprendre qu’on ne peut jamais rien tenir pour acquis. Et que les leçons sont sournoises pour s’imposer à nous. «Encore le vendredi matin, raconte-t-elle, je donnais une entrevue à la radio et je prenais soudainement conscience qu’il fallait tout annuler du lancement à la maison. Ça vous pète une balloune, ça!» Ce n’est pas le succédané virtuel qu’on a réussi à mettre en place qui a compensé.

Est-il exagéré de parler de deuil? La musicienne a dû aussi rayer de son agenda les spectacles de la tournée Women à laquelle elle devait participer avec Laurence Jalbert, Brigitte Boisjoli et plusieurs autres. Rayés aussi les festivals de l’été, la grosse saison. «Même MON Festival western a été annulé!» ajoute-t-elle outrée. Une première en 53 ans.

«Je me suis retrouvée seule dans mon salon, à Saint-Tite. Disons que ce n’était pas mon plan. Moi qui ne suis pas une femme de maison, moi qui ai besoin de voir du monde, je n’ai pas trouvé ça tellement l’fun.»

Après l’orage lui avait valu de belles critiques jusque dans le très sérieux Devoir qui l’a découverte. Elle se voyait déjà faire la promotion de son album et le chanter un peu partout au cours des mois suivants. L’élan a été stoppé brutalement.

À peine commence-t-elle à aborder certains de ses malheurs personnels qu’elle fait dévier la conversation sur le collectif. «Personne ne peut nier qu’il y a une énergie globale qui est moche. Même quand on s’en sort bien, c’est difficile de perdre de vue les souffrances qui se passent à côté de nous. Je lisais le texte qu’a écrit Éric Masson sur Facebook l’autre jour et je suis bien d’accord avec lui: nous, les auteurs, compositeurs, on peut toujours se réinventer comme le veut l’expression consacrée mais il y a plein de monde qui travaillent autour de nous dans le milieu et qui sont forcés de se réorienter parce qu’ils ne peuvent pas travailler. Il faut se soutenir les uns les autres plus que jamais.»

Elle se languit de toutes les scènes mais sait bien que ce serait se mentir que de prévoir les fouler dans un futur prévisible. Il ne nous reste à tous que l’insaisissable réalité du moment présent. «Ça nous ramène tous sur le plancher des vaches, résume-t-elle. Il y a une chose de bonne dans ce confinement: c’est que quand je joue dans le carré de sable avec mon p’tit gars, je suis complètement là, intense, les deux mains dedans. Je ne suis pas en train de penser aux spectacles qui s’en viennent.»

Les élans coupés ont ceci de bon qu’ils décuplent le plaisir de la moindrement bonne surprise. Quelque part en mai, elle a reçu un coup de téléphone parfaitement inattendu: Denis Benoît de la station CFUT 92,9 FM, à Shawinigan, lui a parlé d’un virage country pop de la station et d’animation. «C’est vraiment arrivé de nulle part, comme quand Paul Daraîche m’a appelé en 2018 pour m’offrir de faire une tournée avec lui.»

«De l’animation radio, je n’aurais jamais imaginé faire ça, mais le timing ne peut pas être meilleur. Ça me permet de reprendre contact avec des artistes pour faire des entrevues. Dans la communauté country, ça nous manque d’être ensemble.» Elle est en ondes tous les jours de la semaine, de 11h30 à 13h depuis le début juin.

«Pour l’instant, c’est un contrat de trois mois. Je suis contente. Disons que j’ai le syndrome de l’imposteur parce que je ne serai jamais une vraie animatrice de radio et que j’en suis encore à apprivoiser la console et les pitons mais c’est une belle occasion de me plonger dans la musique country, de partager des chansons que j’aime avec les auditeurs. Et puis, j’ai de la parlote, même dans mes spectacles; ça tombe bien.»

«C’est ce qui s’offre à moi présentement et j’aime ça. Je suis en train d’apprendre à prendre ce qui passe sans penser plus loin.» Comprenez que cet heureux détour ne change rien à sa passion viscérale. Une console de son devant elle n’est pas une guitare accrochée à son cou et rien dans son cœur ne vaut une scène, un public et des amis musiciens.

Elle se concentre à vivre le moment présent comme l’y intiment les livres de psycho-pop de sa bibliothèque à la maison. En a-t-elle seulement le choix? Sauf que là, ce n’est plus une bonne résolution, c’est la vraie vie. Et quand celle-ci retrouvera un rythme plus vivant, Cindy souhaite qu’on garde de cette expérience difficile une façon d’être plus en harmonie avec les gens, le monde et soi-même. Que nos élans coupés, nos tête à tête avec nous-même sur le divan du salon, n’aient pas été inutiles.