François Houde
Depuis son domicile et son studio d’enregistrement à Saint-Élie-de-Caxton, Jeannot Bournival travaille toujours autant pendant la crise sanitaire et le confinement qu’elle impose.
Depuis son domicile et son studio d’enregistrement à Saint-Élie-de-Caxton, Jeannot Bournival travaille toujours autant pendant la crise sanitaire et le confinement qu’elle impose.

En confinement avec Jeannot Bournival

CHRONIQUE / La crise sanitaire, économique et sociale qu’on vit présentement a sans doute autant de visages qu’il y a de gens pour la vivre. Même qu’elle peut être un révélateur de la personnalité de chacun. Je ne saurais circonscrire la personnalité de Jeannot Bournival mais je peux dire qu’il vit bien cette tempête.

Il faut y voir un hommage à sa propension naturelle au bonheur qui a su négocier avec une considérable part de chance. Cette chance, c’est qu’il ait su se positionner avantageusement dans le monde de la musique avant que ne frappe la crise. Il avait développé une autonomie lui permettant de produire depuis son studio un contenu musical de niveau professionnel. Très, professionnel. C’est pourquoi ils sont nombreux à se tourner vers lui aujourd’hui, sachant qu’il sera en mesure de leur livrer des trames musicales parfaitement ficelées sans qu’il ait besoin de défier les mesures de confinement.

«Quand j’ai bâti mon studio il y a une douzaine d’années, voyant comment tout changeait rapidement j’ai décidé de rester à l’affût des changements pour faire partie de la vague du renouveau, explique Jeannot. Je suis un musicien mais je suis aussi un entrepreneur artistique et ce qui compte, c’est que je maintienne des canaux pour m’exprimer dans un monde en évolution rapide.»

Son agenda de confiné caxtonien est couvert de projets très variés qui ont le mérite supplémentaire d’élargir son horizon créatif. Il est en train de réaliser la musique d’une vidéo pour un événement artistique mauricien dont je tais le nom pour ne pas éventer une quelconque surprise, travaille sur la musique d’un livre audio, bosse sur un concerto de musique traditionnelle symphonique comme sur le volet musical d’un projet d’art visuel portant sur l’expression québécoise. Ah oui: rajoutez donc la musique pour un film d’aventures sportives. Oh, et puis tant qu’à y être, il bricole sur le prochain album de Lavabo, le duo qu’il forme avec Pascal Per Veillette. Assez large, le spectre.

«Je me renouvelle, je suis content, résume-t-il tout bêtement. Sans dire que je travaille plus qu’avant le confinement, je dirais que je n’ai pas moins de travail. Je suis privilégié.»

«La première semaine, comme un peu tout le monde, j’étais sous le choc et pas trop mécontent d’avoir une petite pause. La deuxième, là, j’avais besoin de faire quelque chose: je suis allé bûcher 10 cordes de bois pour l’hiver prochain. Après ça, le téléphone s’est mis à sonner.»

Il spécifie qu’il ne travaille pas plus qu’il y a trois mois à cause d’un autre facteur dans l’équation de sa crise COVID-19. Il est amené à passer plus de temps avec ses deux enfants, une semaine sur deux. Ça, c’est la grande révélation de son confinement.

«On était proches, mais à cause des circonstances, on s’est rapprochés encore davantage. Habituellement, il y a une grosse vie sociale à la maison avec plein de monde qui vont et viennent. Là, c’est nous... avec nous. On s’est apprivoisés d’une autre façon en développant un autre niveau de complicité, plus profond.»

«On a accentué une sorte d’esprit de clan ayant ses codes propres, ses références. Je ne pensais pas que j’aurais autant de plaisir à faire l’école à la maison. C’est quelque chose de vraiment fabuleux que le confinement nous a apporté.»

Comme s’il n’avait pas assez de pain sur sa planche depuis deux mois, il s’adonne à une intense réflexion. Plus intensément qu’il ne le fait d’habitude, mettons. La pandémie est aussi un prétexte pour se réinventer.

«L’industrie est un peu une caricature d’elle-même, présentement. Alors que les créateurs étaient trop peu payés pour du contenu diffusé à grande échelle, les circonstances en amènent beaucoup à diffuser du contenu gratuit. L’industrie de la musique était déjà en train de prendre un virage mais là, on dérape, le virage nous saute dans la face. La crise devient un catalyseur qui accélère la réflexion et la transformation de l’industrie. J’ai hâte de voir quelle forme va prendre la diffusion dans l’avenir. Et de savoir c’est quand, l’avenir!»

Ça pose forcément la question de la pertinence sociale de l’art et des artistes. Et pour peu qu’ils soient vus comme essentiels, il faut bien déterminer comment ils pourront s’exprimer et en vivre. Gros dossier.

«Tout ça me rappelle à quel point je suis privilégié de gagner ma vie à faire de la musique. Je suis vraiment à ma place, je travaille fort et le bouleversement me stimule à continuer pour conserver ce statut.»

«Disons que je ne suis pas malheureux de tout ça; c’est une belle occasion de faire le point, de se repositionner.» Faut pas rêver non plus: Jeannot a hâte qu’on se déconfine. Hâte de retrouver les amis, d’autres artistes avec qui échanger des idées, des musiques, brasser la soupe de la création. Il pense à eux.

«Je vois beaucoup de musiciens qui ont perdu plein de contrats et j’ai énormément de sympathie pour eux. J’en ai aussi pour le personnel du réseau de la santé pour qui ce n’est vraiment pas facile; je les remercie du plus profond de mon cœur.»