Directrice artistique et générale du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal a également assuré la mise en scène de la pièce Vu du pont qui sera présentée à Trois-Rivières mardi soir.

D’une redoutable pertinence

Trois-Rivières — La fidélité du public trifluvien pour les Sorties du TNM ne se dément pas et si on se fie à la vente de billets, il semble bien que les deux pièces programmées pour la saison 2017-2018, Vu du pont et Les fourberies de Scapin, soient au goût des Trifluviens.

Vu du pont, le grand classique d’Arthur Miller, est présenté mardi soir à la salle Thompson. Il a été mis en scène par la directrice artistique et générale du Théâtre du Nouveau Monde Lorraine Pintal qui n’aurait pu espérer pièce plus pertinente et plus actuelle. «C’est fou parce que c’est il y a deux ans que nous avons programmé la pièce et déjà, à cette époque, il me semblait que ce chef-d’œuvre était très actuel mais le cours de l’actualité fait qu’il l’est davantage aujourd’hui.»

Miller y présente la famille d’un immigré italien, Eddie Carbone (François Papineau) qui travaille comme débardeur à Brooklyn. Un homme droit et fier pourtant dévoré par une passion inavouable envers sa nièce (Mylène Saint-Sauveur) que lui et sa femme Béatrice (Maude Guérin) ont recueillie. Un homme torturé également par sa soumission à des lois qui vont à l’encontre de ses principes et de sa culture. Eddie et sa femme accueillent également deux cousins de sa femme immigrés clandestinement. Quand l’un des deux s’éprend de la nièce d’Eddie, le drame point.

«Miller joue avec deux thèmes qui sont particulièrement forts aujourd’hui, celui de l’immigration et celui des comportements sexuels inappropriés, explique la metteure en scène. Ça a créé tout un choc quand on a présenté la pièce au TNM à l’automne. C’est d’ailleurs terrible de penser que la pièce a été écrite dans les années 50 et qu’elle puisse être encore d’une telle actualité. Il faut croire que les choses n’ont pas tellement changé.»

«Pour créer une pièce aussi puissante et d’une écriture aussi brillante, ça prenait des interprètes carrément hors normes. Le premier comédien qui m’est venu en tête pour incarner Eddie Carbone était François Papineau. Il a toujours été doté d’un grand charisme et d’un talent indéniable mais je trouve qu’il est arrivé à une maturité en tant qu’interprète qui lui permet d’incarner ce personnage avec toutes les nuances nécessaires. Il est facile de voir en Eddie le strict méchant mais c’est un personnage infiniment plus complexe. Il est torturé, déchiré et en conflit avec lui-même. À mes yeux, on ne peut pas le voir soit en blanc, soit en noir. Il a plein de bonnes raisons d’agir comme il le fait en voyant notamment l’étranger comme un ennemi. C’est un homme qui croit profondément en la justesse de ses valeurs quitte à se faire justice lui-même quand celles-ci sont attaquées.»

Nul besoin de se creuser la tête pour faire le lien avec une certaine droite américaine, et canadienne, du reste, et leur réaction devant l’immigration. «L’idée de Miller, c’est que quand tu es un déraciné, et que tu ne trouves pas ta place dans une Amérique déboussolée, ça crée une blessure qui risque de se traduire par des gestes violents. C’est une analyse morale très forte qui est ici défendue par le trio formé de Maude, Mylène et François qui est également très fort.»

L’autre pièce au programme de la tournée peut difficilement être plus différente puisqu’il s’agit d’un Molière. Or, aux yeux de Lorraine Pintal, ce choix se justifie parfaitement dans le contexte social et politique que nous connaissons. «D’abord, ça offre un bel équilibre dans la programmation avec un grand classique français du XVIIe siècle et un classique américain du XXe, une tragédie et une comédie. Par ailleurs, Scapin est un valet qui dupe, ment et déjoue les bien-pensants et les puissants pour faire triompher l’amour. C’est une dénonciation du système mis en place au profit des riches et des puissants mais qu’il est possible de déjouer pour faire triompher des valeurs plus nobles; dans ce cas-ci, l’amour. Disons que c’est de la dénonciation avec le sourire.»

«Molière disait: ‘Le plus difficile, c’est de faire rire les gens de leurs travers’ et, à ce titre, il n’a probablement jamais été égalé. Ce n’est pas pour rien qu’on le joue encore. Certes, c’est de la comédie mais avec Molière, ce n’est jamais vide parce qu’il y a toujours une prise de conscience qui soutient sa démarche. Et je pense qu’on a besoin de rire un peu de nos travers présentement pour mieux les regarder en face.»

Il y a vingt ans cette année que les tournées du TNM ont été instaurées et la fidélité du public trifluvien envers elle a été sans faille. «À l’origine, explique Lorraine Pintal, on souhaitant fidéliser le public et à Trois-Rivières, c’est évident qu’on y est arrivé. La ville est d’abord reconnue comme capitale de la poésie mais on sait que le public y est curieux, éveillé et qu’il aime profondément le théâtre. On voit même une jeune clientèle lors de nos visites et bien qu’on ait encore beaucoup de travail de développement à faire, c’est un constat qui nous réjouit beaucoup.»