À très bientôt 86 ans, Denise Filiatrault a refait ce qu'elle ne s'était pas permis depuis 25 ans: jouer au cinéma. Dans C'est le coeur qui meurt en dernier, elle a déniché le rôle idéal pour ce retour au grand écran.

Denise Filiatrault encore prompte à relever des défis

Effacez de vos têtes l'image, la caricature qu'on aime faire de Denise Filiatrault: au bout du fil, depuis sa chambre d'hôtel de Québec, la dame de 85 ans parle avec douceur, humilité et un certain humour de ce qui sera probablement son dernier rôle au cinéma dans C'est le coeur qui meurt en dernier.
«Mon dernier rôle? Oui, je le pense. En tout cas, pour l'instant, c'est mon dernier. Qui voudrait encore de moi comme actrice? En même temps, il ne faut jamais dire jamais dans ce métier. Seulement, je trouve que le cinéma, c'est pour les jeunes. Il n'y a pas beaucoup de rôles pour une femme de mon âge.» 
Malgré l'indéniable tonus dont elle fait preuve dans C'est le coeur qui meurt en dernier, elle admet ressentir le poids des ans. «Je travaille sur une mise en scène présentement (pour Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu? qui sera présentée au Théâtre du Rideau Vert du 9 mai au 10 juin), mais l'an prochain, je ne pense pas en refaire une autre. Je suis fatiguée. J'ai 86 ans: j'ai envie de me reposer.»
Si elle a accepté de jouer ce rôle, c'est qu'une conjonction de circonstances l'y ont menée. Le film est dirigé par Alexis Durand Brault, conjoint de sa fille Sophie Lorain. C'est elle que lui et Gabriel Sabourin (le scénariste) voyaient dans le rôle de la mère de Julien pendant l'écriture du scénario.
Or, Durand Brault savait que sa belle-mère avait déclaré, au terme de la lecture du roman de Robert Lalonde: «C'est dommage que je ne joue plus parce que s'ils en faisaient un film, c'est un rôle que j'aurais aimé jouer.» Le scénario complété, le réalisateur lui a offert le personnage et comme elle a aimé le scénario autant que le livre, elle a accepté.
«C'est un personnage extraordinaire, s'enthousiasme-t-elle. Elle est tellement horrible, égoïste, attachante, troublante. Elle est monstrueuse! Tous ces défauts, pour une actrice, c'est un délice à jouer. Elle passe par toute la gamme des émotions, cette femme-là. Et en plus, quand on regarde l'époque à laquelle le film se passe, c'est ma génération. Je suis assez près de ça.»
Monstrueuse tant que vous voudrez, Denise Filiatrault a rapidement le réflexe de défendre son personnage.
«C'est parce qu'elle a beaucoup souffert qu'elle est détestable et égoïste. C'est dur ce qu'elle porte: elle se sent un peu responsable des difficultés que son fils a connues dans la vie. Mais en même temps, elle est drôle. Jeune, elle se retenait, mais en vieillissant, elle se fout de ce que les gens peuvent penser d'elle. Avec tout ce qu'elle a vécu, je ne suis pas sûre que moi, j'aurais pu garder le silence comme elle l'a fait au cours de sa vie.» 
«Une des forces, du film, c'est le scénario de Gabriel (Sabourin) qui a su mettre des touches d'humour ici et là parce qu'autrement, ça aurait été insupportable. Il a beaucoup de sensibilité ce petit et il comprend bien ses personnages. Ce scénario-là m'a séduite dès que je l'ai lu.»
Sombre
Elle convient par ailleurs volontiers du côté un peu glauque de l'oeuvre. «On s'entend: c'est pas un sitcom! Le roman est sombre et son histoire est sombre. On ne pouvait pas faire autrement que de le tourner dans ce ton-là, autrement, on aurait trahi l'histoire et l'auteur. J'ai d'ailleurs trouvé que la bande-annonce n'était pas tout à fait dans le même ton puisqu'elle est joyeuse ce qui nous montre qu'il y a quand même beaucoup d'humour dans le film.»
Devenue au cours des années une des metteurs en scène de théâtre les plus recherchées, a-t-elle retrouvé la même satisfaction artistique en tant qu'interprète?
«C'est tout à fait différent. Quand je dirige, j'ai tous les acteurs devant moi, j'ai toutes les situations, tous les dialogues en tête alors que quand je joue, je n'ai que mes dialogues sur lesquels me concentrer. D'ailleurs, j'avais très peur des blancs de mémoire pendant le tournage. À mon âge, la mémoire ne nous vient pas comme à 30 ans. J'avais peur de retarder le tournage. Je sais ce que ça coûte de faire un film. Mais finalement, ça s'est bien passé.»
La vénérable comédienne admet quand même un petit problème, un ajustement que son gendre a dû exiger. «Alexis m'a obligée à ralentir la cadence parce que je marchais comme je le fais dans la vie et là, il m'a rappelé que je jouais une femme de 82 ans pas si fringante que ça. C'est la preuve que j'ai été bien dirigée.»
Elle qui a également été réalisatrice au cinéma (Ma vie en cinémascope, Le petit monde de Laura Cadieux, L'odyssée d'Alice Tremblay, etc.), elle a su faire abstraction de son expertise en revenant à l'interprétation. Leçon de modestie.
«Il faut y aller en faisant confiance sinon, c'est trop difficile. Tu ne peux pas te lancer dans ce qu'on te propose comme interprète si tu ne fais pas confiance à qui te dirige. Que je connaisse bien Alexis n'y a rien changé. C'est le genre de choses dont je fais abstraction. Quand je travaille avec mes enfants, je ne pense jamais que ce sont mes enfants: pour moi, ce sont des acteurs, c'est tout.»
Quand on lui demande d'évaluer la qualité de son travail sur C'est le coeur qui meurt en dernier, Denise Filiatrault manifeste une modestie qui ne colle guère à l'image qu'on se fait souvent d'elle.
«Je ne suis jamais satisfaite de moi. Disons que c'était convenable. Je suis pleinement satisfaite du film, mais de mon jeu, je ne peux pas en dire autant. Quand je me regarde, je ne remarque que ce que j'aurais pu mieux faire. Je me connais trop, je vois des choses que je n'aime pas et que, je l'espère, le public ne remarquera pas.»