Denis Vaugeois lors de la remise du Prix Georges-Émile Lapalme en 2014.

Denis Vaugeois: encore l'oeil vif

Trois-Rivières — À quel moment d’une vie convient-il de faire un bilan, de mesurer l’apport à sa collectivité d’un homme public? Il n’y a pas de réponse définitive à cette question mais l’exercice est toujours intéressant quand c’est l’homme lui-même qui le réalise. C’est ce que fait Denis Vaugeois par l’intermédiaire de l’auteur Stéphane Savard, professeur d’histoire à l’UQAM, qui publie "Denis Vaugeois. Entretiens" dans la collection Trajectoires chez Boréal .

Le bouquin de 382 pages permet à l’ancien député de Trois-Rivières à l’Assemblée nationale de porter un regard circulaire sur une carrière si riche qu’il est vraiment embêtant d’en cibler un volet qui se démarque des autres. Il a pourtant été ministre de la Culture ainsi que ministre des Communications dans le gouvernement de René Lévesque après avoir occupé plusieurs postes de haut fonctionnaire dans les années précédant son élection comme député en 1976. Pourtant, c’est peut-être comme historien qu’il est le plus connu du grand public alors que sa passion pour l’édition, à laquelle il se consacre encore aujourd’hui à l’âge de 83 ans, se dessine comme sa grande passion professionnelle.

C’est donc l’esquisse d’un homme multiple qu’offre ce livre. Quelqu’un qu’on a plaisir à découvrir dans un ouvrage qui ne révèle pourtant qu’une partie du parcours de l’homme d’action qu’il est et a toujours été. Comme il est signé par un universitaire, on pourrait s’attend à un ouvrage érudit et lourd mais la magie de l’entretien fait que c’est la parole de Denis Vaugeois qui s’exprime avec sa faconde et son indéniable sens du récit qui se marient à une simplicité et à une bonhomie difficiles à concilier avec l’ampleur de ses nombreuses réalisations.

Dans le contexte de la sortie du bouquin, Le Nouvelliste s’est prêté au jeu de l’entretien dont on partage avec vous quelques extraits.

Quel souvenir gardez-vous de Trois-Rivières?

«J’en garde un souvenir plus qu’ému. J’ai été très heureux à Trois-Rivières et dans ma jeunesse, je peux dire que c’était une ville absolument extraordinaire. C’était une ville de quartiers, chacun avec son caractère propre et dans lesquels les gens se connaissaient. Ma famille était installée dans le quartier Saint-Philippe et de là, on pouvait tout faire à pied. Je fréquentais la bibliothèque des jeunes sur la rue Hart qui m’a ouvert à tant de choses. De plus, le niveau d’emploi était élevé à Trois-Rivières: on y vivait bien. Vraiment, je n’en garde que de bons souvenirs.»

«Par la suite, dans les années 60 et 70, c’est avec tristesse que j’ai constaté l’étalement urbain qui a brisé cet équilibre. Les gens s’éloignaient du centre-ville, ce qui a transformé la ville et son centre est devenu une sorte de trou. Quand j’ai été élu député en 1976, la ville était un peu moribonde alors qu’elle s’était vidée d’une partie de sa population qui avait quitté pour les banlieues. Je trouvais ça très triste de voir les vieux quartiers dépérir.»

«En n’y habitant plus, j‘ai longtemps continué de fréquenter Trois-Rivières parce que j’y avais mon barbier, mon comptable ou mon notaire mais ça fait maintenant de nombreuses années que je suis à Québec. Je ne peux donc pas parler de son développement actuel parce que je n’en ai pas été témoin. Par contre, je suis impressionné de voir ce qu’on a fait avec le site de l’ancienne CIP et il semble que l’amphithéâtre est un beau succès ce dont je me réjouis. C’est impressionnant.»

Denis Vaugeois lors de la remise du Prix Georges-Émile Lapalme en 2014.

Quel est votre legs de député le plus important?

«C’est certain que la salle Thompson a été quelque chose d’important à cause du besoin qu’il y avait de revitaliser le centre-ville. C’est un projet que j’ai mené et je me souviens que le maire Beaudoin n’était pas enthousiaste parce que ça impliquait un investissement important de la part de la ville et il craignait que ça indispose les villes périphériques. Je l’ai un peu bousculé dans ce dossier-là. On a eu des différends mais c’est quelqu’un pour lequel j’ai gardé du respect. C’était une bonne personne avec des valeurs un peu conservatrices.»

«La salle Thompson est formidable: elle est très belle et bien conçue. Un de mes meilleurs souvenirs, c’est d’y avoir pris la parole: je me souviens qu’elle donnait l’impression d’être une salle intime tout en étant une salle de bonne capacité.»

«Il reste que je n’ai pas l’impression que c’est mon legs principal; celui dont je suis le plus fier, c’est mon contact avec la population. J’avais des gens très disponibles dans mon bureau de comté. Je me suis beaucoup impliqué dans la revitalisation des vieux quartiers et certains des moments les plus forts ont été vécus lors de nombreuses grèves que j’ai connues. Je me suis beaucoup investi pour tenter de les régler. Mais je garde surtout la fierté de m’être énormément impliqué dans la revitalisation des vieux quartiers et quand on a vécu la disparition de la Wabasso ou de la Canron, j’ai été très près des gens touchés. J’ai été réélu avec 51 % des voix: je suis très fier d’avoir rallié la majorité des Trifluviens.»

L’éducation a joué un rôle primordial dans votre vie. Que pensez-vous de l’état du système d’éducation au Québec actuellement?

«La dégradation de notre système d’éducation est probablement ce qu’il y a de pire dans le Québec actuel. J’ai enseigné moi-même, à Trois-Rivières, notamment. Or, quand je vois les conditions dans lesquelles les enseignants se débattent aujourd’hui, je me demande si je le referais. J’ai fait de la suppléance dans plusieurs écoles de Montréal et c’était difficile mais aujourd’hui, c’est épouvantable. Les différents ministres de l’Éducation qui se succèdent n’arrivent pas à remettre les choses en ordre, à corriger la trajectoire de cet immense paquebot.»

«Malgré cela, je trouve que les jeunes sont formidables, Ils sont curieux, allumés et ils profitent des outils extraordinaires qu’ils ont entre les mains pour être créatifs. Cependant, je ne suis pas sûrs que le système d’éducation les aide autant qu’il le devrait. On manque de toutes sortes de ressources pour aider les jeunes en difficulté.»

Denis Vaugeois, enlacé par un partisan trifluvien lors de son élection le 15 novembre 1976.

«Personnellement, je viens de l’époque que certains ont appelé la grande noirceur mais autant dans l’école de quartier qu’au Jardin de l’enfance ou au Séminaire Saint-Joseph, j’ai été très heureux et j’ai profité d’une excellente formation. N’oublions pas que le cabinet du gouvernement Lévesque qui a peut-être été le plus fort qu’on ait eu dans l’histoire du Québec, tous les ministres avaient été formés sous Duplessis. J’aime le répéter: ça veut quand même dire quelque chose.»

Comment voyez-vous la baisse de soutien à l’idée d’indépendance au Québec?

«En ce qui me concerne, je suis toujours indépendantiste. Les sondages nous montrent qu’il y a encore une proportion importante de gens qui croient toujours à l’indépendance mais les jeunes n’en sentent pas le besoin immédiat. Quand ils auront subi de nouveau quelques claques de la part du fédéral, l’idée d’indépendance va redevenir prioritaire. Nous vivons dans une société gâtée malgré les problèmes que nous avons où le chacun pour soi a pris beaucoup de place. Je ne sais pas de quelle façon l’idée d’indépendance va ressurgir mais j’y crois. J’en ai discuté souvent avec Lucien Bouchard et nous arrivons tous deux à la même conclusion: pour redémarrer, ça va prendre une crise. Tant que le fédéral nous en donne juste assez pour nous faire taire, on n’arrive à rien. On reçoit de la péréquation, comme si nous étions incapables de bâtir par nous-mêmes une économie prospère. Nous sommes en mesure de faire aussi bien que n’importe quelle nation sur la planète, économiquement.»

Vous vantez dans l’ouvrage de Stéphane Savard la qualité des Archives du Séminaire de Trois-Rivières dont on vient d’apprendre qu’ils vont perdre une partie de leur financement public. Qu’en pensez-vous?

«Je trouve ça inacceptable et d’ailleurs, je cherche comment je pourrais intervenir dans ce dossier-là. Harper a commencé à couper dans le budget des bibliothèques nationales. Au Québec, les libéraux ont coupé les budgets de la Bibliothèque nationale à Montréal. Ce sont pourtant des moteurs économiques ces institutions-là. Pour ce qui est des Archives du Séminaire, j’avais envie d’y faire un lancement du bouquin pour y amener les gens, qu’ils voient ce joyau. »

«Je voulais même y laisser mes archives personnelles, mais ils ne sont pas en mesure de les récupérer parce qu’ils n’ont pas les moyens de les traiter et d’assurer des heures d’ouverture. Je crois que ce sont les seules archives privées en Mauricie et ils n’ont pratiquement plus de budget. Je n’ai pas de mots pour dire mon indignation. Si un jour, je descends dans la rue, ça va être pour sauver ça. Je suis profondément blessé par l’état des choses. Les coupures qu’ont effectuées les libéraux pendant leur dernier mandat pour en arriver à un surplus budgétaire ont été dégueulasses.»

Denis Vaugeois n’a toujours pas la langue dans sa poche. D’ailleurs, s’il aime beaucoup l’ouvrage de Stéphane Savard, il admet qu’il n’est pas complet. «Je suis vraiment très content du livre. Il s’inscrit dans une collection admirable et franchement, je ne pensais jamais y figurer. Mais ce n’est pas mon projet: c’est Stéphane qui en a fait le plan de sorte que je n’y dis pas tout ce que j’ai envie de dire. Par exemple, je ne suis pas allé au fond de ma pensée sur la question nationale ou sur les questions d’aménagement, primordiales à mes yeux.»

«J’ai toujours dit que je n’écrirais pas mes mémoires mais ça ne veut pas dire que je n’aurais pas le goût d’aller plus loin sur certaines questions. Là, je me suis embarqué dans l’histoire de ma famille et c’est un travail passionnant mais j’ai hâte d’en avoir terminé pour récupérer du temps et me consacrer à livrer certaines de mes idées. À 83 ans, je n’ai plus les moyens physiques que j’avais alors, il me faut trouver le bon médium. Mais je peux vous assurer que ce n’est pas fini.»