François Houde
Si le Trifluvien d’origine David Goudreault est plus actif que jamais en étant confiné, il constate que le contact humain lui manque plus qu’il ne l’aurait imaginé.
Si le Trifluvien d’origine David Goudreault est plus actif que jamais en étant confiné, il constate que le contact humain lui manque plus qu’il ne l’aurait imaginé.

David Goudreault, en manque de poignées de mains

CHRONIQUE / «Souhaitons-nous tous d’en sortir grandis.»

C’est la dernière chose que m’a dite David Goudreault lors de notre généreuse entrevue téléphonique. Je ne sais pas trop pourquoi c’est ce que je garde en premier lieu de ces 40 minutes de conversation. Je n’ai pourtant pas de doute qu’il en sera ainsi pour lui et je pense bien que je vais sortir non pas indemne mais plus heureux de cet hallucinant tourbillon qui entraîne la planète. Cela dit, dans la nature universelle de son souhait, fut-elle inconsciente, dans la sensibilité à l’autre qu’il reflète, il y a quelque chose de profondément David Goudreault.

C’est, du moins, ainsi que je le perçois. Derrière son talent, son intelligence remarquable, sa capacité de travail et sa ferveur admirables, il y a une sensibilité qui révèle davantage l’homme qu’il est.

Cela dit, son succès ne le préserve pas des douleurs de la crise. Les dizaines de spectacles annulés ou reportés ont un lourd impact sur son année financière. «Les artistes sont aussi des gens d’affaires. Moi, je fais partie des quelques privilégiés qui vivent bien des revenus de leur art mais la crise est quand même violente. J’ai des spectacles annulés, des visites dans les prisons et les écoles, une tournée au Mexique, la présidence du Salon du livre à Trois-Rivières aussi. Ça fait mal. Mes romans se vendent bien présentement mais ça ne compensera jamais pour les revenus perdus par les annulations de spectacles.»

Le plus absurde, c’est qu’il affirme travailler davantage en étant confiné qu’il ne le faisait avant. Pour, peut-être, un dixième des revenus. Il est impliqué dans plus de projets et de causes que ce que je pourrais énumérer ici. Ça le ramène à l’écriture, le fait se sentir utile mais il est cruellement privé de la chair et des os de l’autre. «Je m’aperçois à quel point le contact humain est primordial pour moi. J’écris énormément mais ça passe inexorablement par le filtre de l’écran et à la longue, c’est lourd. J’ai besoin de poignées de mains.»

«Quand j’écris, que je crée, j’arrive à me créer une bulle hors du monde et j’ai réussi à protéger ce refuge-là. J’y suis quasiment comme en transe. Par contre, ce que je n’ai pas, c’est le pendant, la respiration qui vient dans un deuxième temps de la création. Quand je sors de ma bulle d’écriture, je suis confiné.»

Il ne l’aurait pas dit que le seul ton de sa voix aurait trahi que ça lui pèse. «Le meilleur moment d’un spectacle, c’est toujours quand je rencontre les gens après, qu’on discute, qu’on a de vrais échanges.»

Il ne se plaint pas, il s’en sort bien mieux que la majorité. L’ouvrage ne manque pas: chroniques, échanges épistolaires, vidéos, collaborations. «Tout ça, c’est sur l’angle préétabli du confinement. C’est toujours en réaction à ce qu’on vit présentement. Dans mes projets de création plus personnels, j’essaie de me détacher de ce quotidien-là.»

Il planche simultanément sur un album, un recueil et un roman. Il n’y est pas question de la pandémie ou de son effet sur nous. Pas encore. «On a trop le nez dedans pour qu’on puisse en dire quelque chose de pertinent, je pense. On n’a pas encore la grande variable de la sortie de crise qui va nous donner le nécessaire recul. Il faut que tu aies cessé de naviguer pour être capable de dire de l’océan quelque chose qui soit valable dans le temps. D’un point de vue littéraire, ça va prendre des mois ou peut-être des années avant que je puisse écrire sur le sens de ce qu’on vit collectivement. Il me faudra voir ce que ça aura vraiment changé.»

Le confinement, l’incertitude, le flou, il les affronte un jour à la fois, une sagesse que son parcours lui a imposée, avec la création comme essentiel oxygène. Sa vie a d’autres nécessités comme des causes dans lesquelles il croit. Depuis deux ans, il est porte-parole du Mouvement Santé mentale Québec mais jamais cette implication n’avait semblé plus terriblement pertinente. «On est arrivé à un moment charnière de la crise : on a amplement parlé de santé physique et on commence à parler de santé mentale. Plus ça dure, plus la crise pèse psychologiquement. C’est important de se donner l’espace pour l’exprimer.»

Il parle d’un site Internet précieux au etrebiendanssatete.ca où on donne notamment des astuces pour prendre soin de soi. «On est au moment où il faut mettre ça sur la table. Ce sont des moyens simples qui concernent tout le monde. C’est vrai pour les gens plus fragiles comme pour les plus résilients.»


« On a amplement parlé de santé physique et on commence à parler de santé mentale. Plus ça dure, plus la crise pèse psychologiquement. »
David Goudreault

«Je pense aux gens d’affaires ou aux travailleurs de la santé qui en ont beaucoup sur les épaules. Même s’ils s’en sortent bien, ils vivent des pertes, des échecs ou même des traumatismes qui ont un impact sur leur santé mentale.»

Le travailleur social ne se cache jamais vraiment derrière l’auteur. Et si, pendant cette crise, ce dernier voit les ventes de ses bouquins prendre une certaine ampleur, il n’en reste pas moins préoccupé par la fragilité de l’industrie. «Je reçois des témoignages de lecteurs qui me disent que je leur fais du bien. Je suis content de voir que je puisse offrir une lecture réconfortante pendant ce confinement. Je me sens utile comme artiste mais du travail social, il me manque l’aide directe, concrète, que je pouvais apporter à quelqu’un.»

«Ça me semble essentiel de soutenir la chaîne du livre. Si des auteurs peuvent être lus, c’est parce que des distributeurs et des libraires rendent leurs ouvrages disponibles mais plusieurs sont présentement en difficulté.» Alors, il donne un coup de plume à la campagne Aide tes libraires sur le site de sociofinancement GoFundMe par laquelle chacun peut faire un don pour aider des libraires à rester en affaires. Il collabore aussi avec le fabricant shawiniganais de vêtements ABAKA pour qui il a dessiné un t-shirt: sur la vente de chacun, 10 $ ira à aider les libraires.

C’est comme ça, à travers son propre tourbillon, qu’il arrive à se sentir utile dans l’absurde flou ambiant. En prenant soin de lui et des autres avec cœur et passion.