En rémission du cancer qui l’a attaqué en 2017, Dan Bigras a retrouvé toute son énergie et c’est le public du FestiVoix qui en profitera dimanche alors qu’il se produira sur la scène du couvent des Ursulines.

Dan Bigras: le guerrier devenu mature

TROIS-RIVIÈRES — Ce qui ne tue pas rend plus fort. L’aphorisme attribué à Nietsche semble coller à Dan Bigras comme s’il était sien.

On savait de lui, et depuis longtemps, qu’il est un combattant. Sa lutte contre un cancer colorectal diagnostiqué en 2017 en a fait une nouvelle démonstration spectaculaire. Aujourd’hui en rémission, l’artiste a presque retrouvé son énergie d’avant la maladie. De plus, il fait désormais preuve d’une maturité remarquable qu’on ne peut certes pas attribuer qu’à sa lutte contre le cancer mais personne ne doutera qu’elle y ait contribué.

Bigras sera au FestiVoix le dimanche 30 juin sur la scène du couvent des Ursulines. Ce que le FestiVoix lui a proposé révèle toute la contradiction inhérente à cette scène unique. On veut de lui un spectacle intime alors qu’il y aura probablement près de 4500 personnes assises devant lui. Bigras viendra donc accompagné de sa seule violoniste Andrée-Anne Tremblay dans une formule dépouillée qui séduit entièrement à l’auteur, compositeur et interprète. «Je ne connais pas cette scène spécifique, avoue-t-il, mais on m’a demandé un spectacle intime et avec ce que je sais du site, ça va être très à mon goût. De toute façon, dans n’importe quel spectacle en salle, peu importe sa grandeur, je rends toujours ça intime.»

Et comment on fait ça, Dan? «C’est simple: tu parles au public comme si tu ne parlais qu’à une seule personne. C’est comme à la radio, mon nouveau trip (il anime pour la durée de l’été l’émission du début d’après-midi au 98,5 FM en remplacement de Bernard Drainville). Il faut que tu parles aux gens comme si tu t’adressais à un individu. Par contre, en spectacle, quand tu chantes, tu le fais comme si c’était pour le spectateur le plus loin de toi.»

En santé

Il n’entretient aucune inquiétude à savoir s’il saura pousser sa voix au besoin. En fait, il est dans une forme fantastique, considérant par où il est passé. Les traitements de chimiothérapie ont laissé leur carte de visite. «J’ai négligé ma condition physique pendant les traitements et la chimio m’a passablement affaibli mais jamais assez pour m’empêcher de chanter. J’ai rapidement compris qu’il ne fallait pas que j’abuse de mes forces et j’ai fait attention. En spectacle, j’avoue que j’étais beaucoup plus fatigué que normalement à la fin de la soirée mais je n’avais pas l’impression de me priver de faire le show dont j’avais envie. Depuis ma rémission, j’ai repris l’entraînement dans mon gym à la maison et je dirais que j’ai retrouvé les 2/3 de ma condition physique d’avant. Je me sens très bien.»

«En même temps, je suis bien conscient que j’ai 61 ans et qu’il y a une perte naturelle de la condition physique qui vient avec l’âge. Je sais que je vais devoir en arriver à accepter une certaine usure physique inévitable mais je n’ai pas encore atteint ce mur dans mon processus de remise en forme.»

Son spectacle de dimanche ne trahira aucun indice qu’il ait pu affronter une maladie mettant sa vie en danger au cours des trois dernières années. Non plus que la bête puisse l’attaquer de nouveau. «La seule chose qui a peut-être un peu changé dans ma performance sur scène, estime-t-il, c’est que je suis un peu plus sensible ces temps-ci. À partir du moment où le diagnostic m’est tombé dessus, j’ai passé par des bouts très tough et d’autres très doux mais ça m’a fait mal. Je me suis même préparé à la mort à certains moments mais tout en conservant l’attitude d’un colonel au combat. Là, la sensibilité me rentre dedans de nouveau. J’ai toujours été sensible mais disons que je suis pas mal plus à fleur de peau. C’est pas un mal; même que je dirais que c’est bien tant mieux.»

L’auteur et compositeur n’a pas cessé d’écrire pendant sa convalescence. Ces chansons sont-elles plus graves? «Pas du tout, rétorque-t-il. Mes nouvelles chansons sont très marquées par un groove intense. Une sorte de mouvement intérieur qui s’exprime dans le rythme. C’est puissant, le groove. C’est comme la passion: très difficile à expliquer mais c’est quelque chose que je ressens intensément. C’est une pulsion de vie fondamentale que la musique me permet de ressentir. Avec mes musiciens, sur scène, c’est fantastique à vivre. Ça nous unit dans quelque chose qui nous dépasse.»

Sa sensibilité peut-être un peu exacerbée se manifeste d’une autre façon qui peut surprendre venant de lui, le combattant, le chevalier des causes qu’il porte dans ses tripes. «Je me suis aperçu que je suis devenu plus conciliant avec les autres, dit-il sur le ton de la presque confidence. Je peux affronter quelqu’un avec une opinion complètement opposée à la mienne sans prendre les nerfs contre lui. Il n’est pas automatiquement mon ennemi, il ne me frustre pas. J’ai une opinion différente et c’est tout; ça n’affecte pas le respect que je peux avoir pour lui ou elle par ailleurs. C’est nouveau pour moi: avant, je pognais les nerfs et je restais enragé pendant un bout de temps.»

«Ça fait en sorte que j’ai plus de fun dans la vie présentement. Je n’ai plus de temps à consacrer à des p’tites chicanes de coq. Je garde mon énergie pour mes grands combats, les causes qui le méritent vraiment. C’est peut-être une forme de maturité. Quand t’arrives à 61 ans, il faut bien que tu aies appris quelque chose de la vie parce que sinon, c’est pas bon signe.»

Heureux

On décèle un autre signe de cette maturité nouvelle. Lui qui dit que chanter est comme une seconde nature, un état de grâce dans sa vie, il affirme également qu’au cours de ses traitements, il a envisagé de cesser de chanter. Non pas qu’il n’y arrivait plus, bien que sa voix ait été quelque peu affectée pendant les traitements, mais simplement parce que c’était une éventualité. «C’était correct, dit-il serein. Pourtant, la scène est vraiment la place où je me sens le mieux. J’ai fait toutes sortes de choses dans ma vie: j’ai joué au cinéma, j’ai fait des combats d’arts martiaux, je fais aujourd’hui de la radio mais toutes ces choses étaient des à-côtés. Ma seule vraie vocation, c’est la musique. Faire de la musique, pour moi, c’est comme respirer. C’est inscrit profondément dans la mémoire de mon corps: ça fait partie de ce que je suis.»

«J’ai un déficit de l’attention qui n’a pas été diagnostiqué quand j’étais jeune et ça fait en sorte que je suis constamment sollicité par plusieurs choses en même temps. Quand j’écris, je peux faire quatre projets différents simultanément. Je passe de l’un à l’autre à tout moment. Quand je suis sur la scène à faire de la musique, toute mon attention est à un seul endroit. Je suis dans la musique et ça me comble, Je joue avec des musiciens fantastiques dont je n’ai pas à me préoccuper: j’ai juste à être avec eux et le public dans la musique. C’est ce que j’aime le plus faire dans la vie, là où je suis le plus moi-même.»

Il convient d’ailleurs que le public a été extraordinaire de gentillesse à son égard depuis l’annonce de son cancer et ça continue. «Les gens me traitent avec énormément de gentillesse, ils s’informent de ma santé avec un souci que je sens sincère. Ça me donne l’impression que tous ces inconnus sont comme des membres de ma famille. Ça me fait une maudite grande famille mais j’aime ça.»

À cette famille, le chanteur offrira dimanche des chansons puisées ici et là dans son répertoire quand même vaste. Il reprendra ses plus gros succès dont les deux seuls qui aient vraiment tourné beaucoup à la radio: Tue-moi et les trois petits cochons mais des classiques comme Ange animal lui collent toujours à la peau. Pas simplement parce que le public veut les entendre mais parce que lui ressent la même ferveur à les interpréter. «C’est arrivé déjà que je mette des chansons de côté parce que je n’avais plus envie de les chanter mais dans la plupart des cas, je les ai retrouvées à un moment donné et j’ai eu envie de les reprendre. Je ne m’en lasse pas.»

«J’ai ma propre maison de disque depuis des décennies. Il n’y a pas d’«expert» pour me dicter ce que je dois chanter ou pas ou alors comment le faire. Je fais ce que j’aime. C’est un luxe extraordinaire et c’est certainement une des raisons pour lesquelles j’ai encore tant de plaisir sur scène.»