Conte: le dernier cadeau de Noël

CONTE / Durant toute sa vie adulte, mon père a rêvé de dormir dans la suite VIP du Manoir Saint-Olivier.

Chaque fois qu’il en avait l’occasion, entre le check-out et le check-in, il se faufilait dans cette longue chambre au luxe ostentatoire. Il s’étendait dans le lit king comme un enfant chez La Baie. Et il contemplait le fleuve par les gigantesques fenêtres. 

Il m’a confié ce petit rituel il y a un mois, sur son lit d’hôpital. Ses reins avaient encore dépéri. À ce rythme, ils allaient cesser de fonctionner d’ici quelques mois. La dialyse était inévitable. Mais mon père la refusait obstinément. À 85 ans, il ne voulait rien savoir d’un abonnement à l’hôpital. «J’aime mieux crever que de me faire filtrer comme un aquarium», disait-il. 

Les Fêtes ne seront plus pareilles sans lui. Imaginez, il commençait à faire tourner son vinyle des grands classiques de Noël le lendemain de l’Halloween. Ses cadeaux étaient sous le sapin un mois d’avance. Chaque année, il réussissait à nous surprendre. 

Comme dernier cadeau, j’ai donc décidé de lui offrir le fantasme qu’il s’est toujours interdit : une nuit dans la suite VIP. Incroyable, quand même : il a passé 65 ans dans cet hôtel, dont 20 ans comme directeur et les 10 dernières comme concierge à accueillir, renseigner et satisfaire les caprices des personnes très importantes qui passaient la nuit dans la suite VIP. 

Mais il n’en a jamais profité lui-même. Remarquez, il ne s’en est jamais plaint. Il adorait son travail et snobait la retraite. 

— Toutes ces années-là, t’aurais au moins pu te réserver une nuit...?, lui ai-je dit à l’hôpital. 

— C’était pour les clients, pas pour moi. 

Bullshit. J’ai appelé tout de suite après pour réserver le 24 décembre. «Désolé, la suite est déjà prise», m’a dit le gars à la réception. Je lui ai expliqué que c’était pour mon père, que son trépas approchait. Il m’a dit qu’il aurait tout fait pour lui, mais ne pouvait rien faire. Un autre casse-couille à l’éthique de travail irréprochable. 

La chambre était réservée jusqu’à la fin janvier à un couple d’amateurs de plein air du Liechtenstein, ce minuscule pays enclavé entre la Suisse et l’Autriche qui possède le plus haut PIB par habitant au monde. Peu importe, il n’était pas question que ces banquiers empêchent mon père d’être VIP une fois dans sa vie. 

Je devais les tenir loin de la chambre avant qu’ils posent leurs valises. Au moins le temps d’une nuit. J’avais un plan. 

***

Le 24 décembre au matin, je suis débarqué chez mon père. Il déjeunait avec Yvette, son amoureuse. Il l’avait rencontrée au bar de l’hôtel. Comme lui, elle était veuve depuis longtemps. De 10 ans sa cadette, elle était aussi pétillante qu’il était plissé. Leur amour était fusionnel — ils étaient toujours en train de se bécoter. 

Ces derniers mois, mon père nous avait rendu bien mal à l’aise en nous avouant que sa santé chancelante avait freiné leur vie sexuelle. Je me disais que la suite VIP pourrait le ragaillardir, ne serait-ce que pour une nuit. En tout cas, Yvette était on ne peut plus excitée quand il a déballé son cadeau une journée avant la tradition, devant mon insistance. Mon père s’est gardé une petite gêne verbale, mais il sourirait tellement que je me suis dit que son visage resterait figé comme ça pour l’éternité. 

C’est ma blonde qui est allée reconduire les vieux tourtereaux à l’hôtel, dans une Cadillac que j’avais louée pour l’occasion. Sous son manteau de fourrure, Yvette avait mis sa plus affriolante robe fleurie et mon père son veston style capitaine. On aurait dit qu’ils partaient en croisière. 

Tous les collègues de mon paternel ont accepté d’être dans le coup, sauf le gars de la réception, qui avait tout juste consenti à taire le subterfuge, pourvu que je ne me plante pas.

— Si jamais ça foire, j’ai rien à voir là-dedans..., m’a-t-il fait promettre. 

Le couple de Liechtensteinois était attendu à l’aéroport local vers 20h. Pour pas cher, j’avais corrompu le chauffeur attitré de l’hôtel pour qu’il accepte de me prêter sa Passat jusqu’au lendemain matin. 

À l’aéroport, je tenais une pancarte sur laquelle j’avais écrit en allemand Willkommen in Quebec, Ludvig und Simona! (Bienvenue au Québec, Ludvig et Simona!). Je m’attendais à une poignée de main de banquiers. Ils m’ont serré dans leurs bras comme si on avait déjà viré une brosse à Vaduz (la capitale du Liechtenstein). 

Ils étaient effectivement banquiers, mais loin du stéréotype de froideur. Ils savaient aussi parler français, qui est une langue obligatoire là-bas dès la sixième année. Je me sentais quasiment coupable de les mener en bateau. 

J’ai mis leurs bagages dans le coffre. «C’est environ une heure de route jusqu’à l’hôtel», je leur ai dit. 

Last Christmas de George Michael jouait à la radio et je pensais à mon père dans sa suite VIP. Ludwig et Simona me bombardaient de questions sur les activités de plein air dans la région. Ils semblaient partis pour veiller tard. Ils avaient fait le vol en première classe; le bar était à volonté. Pendant que leurs voisins essayaient de roupiller, ils avaient sifflé du champagne. 

Après une demi-heure de route, j’ai rangé la voiture sur l’accotement. J'ai levé le capot et je suis retourné quelques fois derrière le volant, l’air dépassé, feignant d’être incapable de repartir le moteur. Comble de la «malchance», le char s’était arrêté dans une zone infréquentée à cette heure tardive. Qui plus est, sans connexion cellulaire, si bien qu’il était impossible d’appeler du secours... 

Dehors, il faisait environ -20 °C et il neigeait. «Je suis vraiment désolé, l’auto ne veut plus collaborer», ai-je soupiré. «Il va falloir passer la nuit dans un refuge pas loin. Demain, à la clarté, on aura plus de chances d’être dépannés.» 

Ils m’ont écouté comme des scouts. Ils ont enfilé leurs salopettes et chaussé les raquettes de sûreté qui patientaient dans le coffre. Durant une demi-heure, ils ont essayé de marcher dans la neige épaisse sans louvoyer, éclairés par des lampes frontales. Je pense que je les ai entendus sacrer en allemand. 

La cabane en bois rond nous attendait sous les conifères. Leurs chaussettes étaient mouillées, leurs sourcils givrés, ils grelotaient. Ils grognassaient encore, mais je ne pigeais pas un mot de leur tollé, sauf les universels «fuck». Je me suis confondu en fausses excuses et j’ai allumé le foyer. 

Leur humeur s’est réchauffée en même temps que leurs membres. Ils ont recommencé à me parler en français. On a discuté de leurs vies et de la mienne, de plein air, du Liechtenstein. J’ai sorti une bouteille de caribou d’une petite armoire. Vous en voulez? Ils n’ont pas trouvé ça très bon, mais en ont bu pareil, moi de même. 

On s’en endormis bien ronds dans nos lits superposés, eux enlacés au premier étage, moi en étoile au deuxième. Le lendemain matin, on est retourné à la voiture et un complice est venu faire semblant de recharger la batterie. Puis, j’ai accompagné le couple jusqu’au Manoir Saint-Olivier. 

— Quelle chambre vous avez réservée?

— La suite.

— Ah oui? Das ist gut.

Rendus au Manoir, mes passagers ont pris leurs valises et ont fait l’accolade à leur chauffeur de malheur. Ils avaient l’air content d’arriver.

En revenant dans l’auto, j’ai pris mon téléphone; il était déchargé. Quand il s’est rallumé, j’avais un message. C’était Lisette. «Je sais pas comment te dire ça... Mais ton père est mort». 

Une crise cardiaque après leur folle nuit d’amour. Le cœur avait flanché avant les reins. Le matin, elle l’avait retrouvé inerte dans le lit king où il avait toujours voulu s’endormir. 

Après les funérailles, Lisette est passée à la maison livrer un cadeau pour ma blonde et moi. Mon père l’avait déposé sous son sapin un mois avant Noël. Je l’ai déballé. C’était un chèque-cadeau du Manoir Saint-Olivier, pour une nuit dans la suite VIP.