Jérémie Deschamps Bussières, à gauche, et Félix Lemay, auteurs des décors du spectacle Juste une p’tite nuite.

Communion d’artistes

TROIS-RIVIÈRES — Le Cirque du Soleil aurait pu faire affaire avec des artistes montréalais ou d’ailleurs pour réaliser les décors de Juste une p’tite nuite. Personne ne se serait insurgé. Ils ont opté pour deux artistes trifluviens, Jérémie Deschamps Bussières et Félix Lemay. Rien n’empêche d’ailleurs de croire que le Cirque a tout simplement choisi les meilleurs artistes disponibles.

Ce qui étonne c’est que le duo d’artistes visuels n’a pas travaillé sur des décors de scène depuis une bonne quinzaine d’années et encore, c’était dans un cours à l’école secondaire! Cela dit, ce n’est pas la première façon de faire du Cirque qui déconcerte. Et puis, c’est un hommage à la polyvalence de ces deux créateurs qui se sont rapidement sentis à l’aise dans le rôle qu’on leur octroyait.

«On a toujours aimé ce que fait le Cirque mais le fait que ce soit un hommage aux Colocs, ça nous a tout de suite attirés, explique Jérémie. On n’est pas de la génération qui a découvert les Colocs à partir de leurs débuts; on est venu à leur musique un peu après mais ils ont occupé une grande place dans notre culture musicale. S’il y avait un spectacle sur lequel on avait envie de travailler c’est assurément celui-ci.»

«On n’avait jamais pensé qu’on pourrait un jour travailler avec le Cirque mais quand l’opportunité s’est présentée, c’est sûr qu’on a sauté sur l’occasion, plaide Félix. Je ne m’étais jamais arrêté à penser que nos productions, à Jérémie et moi, auraient pu s’intégrer à ce que fait le Cirque. En même temps, ce qu’on a fait a toujours été créatif, coloré et finalement, on s’aperçoit que ça se marie particulièrement bien avec l’approche créative du Cirque. L’autre chose qui faisait qu’on ne rêvait pas du Cirque, c’est qu’on travaille essentiellement en 2-D: on n’est pas du tout dans les décors de théâtre, habituellement.»

Pourtant, les contacts avec les esprits créatifs du Cirque n’ont été faits que d’ouverture. «Au départ, ils nous ont donné une idée de leur orientation mais d’une façon très large pour laisser toute la place à notre créativité, relate Jérémie. Ils se sont ensuite montrés extrêmement ouverts à tout ce qu’on proposait. On parle le même langage. Je pense que les choses ont été faciles parce qu’ils savent reconnaître les qualités qu’ils recherchent chez des collaborateurs. Ils comprennent rapidement à qui ils ont affaire et voient si ça peut fonctionner avec eux.»

«Concrètement, on savait qu’ils voulaient habiller la scène avec des graffitis, ce qui était déjà proche de notre création personnelle, poursuit son collègue. Nous travaillons déjà avec la peinture en aérosol sur nos tableaux alors on savait qu’on pouvait faire quelque chose d’intéressant avec des graffitis en utilisant cette technique.»

«Ils nous ont enlignés avec certaines chansons qui, à leurs yeux, étaient évocatrices et nous, on s’est inspiré particulièrement de la chanson La comète. Le texte est vraiment fort et on s’est aperçu que dans leurs textes en général, les mots sont particulièrement évocateurs. On peut parfois sortir un seul mot d’une chanson, l’inscrire dans le décor et ça évoque plein d’idées, d’images. C’était vraiment inspirant de travailler ainsi avec les chansons du groupe.»

Les deux artistes soutiennent qu’ils n’ont essuyé aucun refus catégorique devant leurs propositions. Que des ajustements au cours du processus qui a consisté d’abord à présenter des idées, ensuite des croquis, puis des maquettes qui ont, plus tard, été transposées à l’échelle de la très grande scène de l’Amphithéâtre Cogeco. «Du début à la fin, on a été sur la même longueur d’ondes», résument-ils.

Grand format

Le plus grand défi pour ce décor? «La grandeur! On n’a jamais fait quelque chose d’aussi gros. On a travaillé sur logiciels pour mettre nos dessins à l’échelle pour s’assurer que ça fonctionnait bien. On n’avait jamais fait ça auparavant, mais on n’avait jamais eu une telle surface à couvrir! Ça prend toute la grandeur de la scène», d’expliquer Jérémie Deschamps Bussières. 

La préparation a été telle que le travail direct sur la surface à couvrir n’a été que d’une semaine. «On savait tellement bien à quoi s’en tenir qu’on était assez confiants pour improviser au besoin au moment d’appliquer la peinture. Le travail final a duré une semaine mais on ne calcule pas les deux mois qu’on a pris à réfléchir au projet et à le concevoir. Pendant toute cette période-là, il y a eu un suivi assidu par courriels et rencontres.»

«On est très fiers du résultat et les commentaires qu’on a eus des gens du Cirque, aussi bien les concepteurs que les artistes et techniciens, ont été très positifs. Ils nous disent tous que ça fonctionne parfaitement avec le spectacle.»

Pour Jérémie Deschamps Bussières et Félix Lemay, leur contribution à Juste une p’tite nuite n’est pas qu’un travail de soutien, mais une œuvre en soi. «Pour moi, on pourrait prendre séparément ce qu’on a fait et c’est une œuvre qui nous représente très bien. On serait fiers de la montrer dans un autre contexte détaché du spectacle. J’ai même l’impression que je pourrais en découper des portions qui se justifieraient comme œuvres complètes en elles-mêmes.»

«Ce que j’ai découvert du Cirque du Soleil, c’est qu’ils vont chercher le meilleur de chaque collaborateur en leur permettant de s’exprimer. C’est comme un défi lancé à chaque participant du spectacle, un défi à se dépasser et c’est l’ensemble de tout ça qui fait un spectacle réussi», dit Félix Lemay.