L’académicien Dany Laferrière était de passage à la Librairie Poirier lundi pour parler de son nouveau livre Autoportrait de Paris avec chat.

Comme on ne l’attend pas

Trois-Rivières — L’écrivain Dany Laferrière était de passage à la Librairie Poirier de Trois-Rivières lundi pour rencontrer son public et parler de son plus récent ouvrage: Autoportrait de Paris avec chat.

Il s’agit d’un livre tout à fait hors norme, inclassable, dans lequel l’académicien se livre à un exercice nouveau: le dessin comme forme d’expression. En fait, il s’agit de deux exercices nouveaux parce qu’au dessin, il ajoute l’écriture à la main, une pratique plus difficile qu’il n’y paraît quand l’habitude a été perdue au profit des claviers.

On peut déjà se demander d’où vient la nécessité d’aborder un nouveau mode d’expression quand on est déjà une référence dans un premier. «J’étais fatigué, répond l’écrivain. Je me suis aperçu que quand je dessinais, ça me reposait. Et pour dessiner longtemps, ça prend un projet alors, je me suis dit: pourquoi pas un livre?»

Restait la question du sujet. «Je voulais répondre à la question à laquelle je réponds toujours: où suis-je? Or, j’étais à Paris, dans le Xe arrondissement, près de la gare de l’Est. Comme j’aime bien savoir ce qui m’entoure, j’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu qu’en bas, dans la rue, on distribuait la soupe populaire. J’ai élargi mon observation au quartier où j’habite et comme Paris se découvre petit quartier par petit quartier, je me suis dit que cette ville n’est pas que le portrait d’une vie quotidienne mais aussi une grande création littéraire. Des images de grands écrivains me sont venues en tête: Borgès, Malraux, Villon...»

Le livre est une collection de réflexions, d’histoires, de couleurs, d’idées parfois saugrenues, parfois solidement documentées. Il est un voyage dans une cité comme dans la tête d’un artiste, les deux peuplées de fantômes, d’amis, d’amitiés, de rires. Tout ça se traduit par le parcours naïf et désordonné d’un esprit libéré de beaucoup de contraintes dont on comprend que si on les accepte la plupart du temps, elles n’en sont pas pour autant d’inéluctables contraintes.

Ainsi, on peut très bien faire apparaître dans un livre un chat sans oreille ni queue, un chat qui n’aime pas le lait. Un chat qui disparaît quand bon lui semble et réapparaît sans avertissement à une autre époque. Un chat qui n’obéit à rien ni personne. On peut.

Autoportrait de Paris avec chat pourrait apparaître comme un pied de nez à la vénérable Académie française. «C’est plutôt un pied de nez à l’idée qu’on se fait de l’Académie, corrige Laferrière. Cette idée est fausse car je rencontre là des gens de 90 ans qui sont extraordinairement libres. On me parle de ce livre comme de mon premier livre d’académicien mais non! Je n’ai pas de véritable statut qui justifie un bouquin. C’est toujours le lecteur qui décide par son intérêt à le lire de la légitimité d’un livre.»

Au delà de la forme complètement atypique du bouquin, l’écrivain l’inscrit dans la continuité naturelle de son oeuvre. «Je parle toujours de la même chose: la vie quotidienne, les écrivains. Ce qui est nouveau, c’est Paris dont je n’ai jamais parlé dans ce que j’appellerais sa pulsation. Je parle aussi de voyages, un autre thème récurrent seulement, ici, ce n’est pas le narrateur qui voyage mais des personnages comme Malraux ou Breton qui quittent Paris pour d’autres lieux. Paris ne se définit pas que par les gens qu’elle reçoit mais aussi par ceux que cette ville exporte. Quand Malraux va voir les peintres primitifs d’Haïti, c’est encore Paris d’une certaine façon parce que ça nourrit l’effervescence artistique de la ville.»

Dany Laferrière soutient qu’il n’aurait pu faire semblable livre sur Montréal parce qu’il y habite depuis quarante ans. Parce qu’il est de Montréal. «J’ai fait d’autres types de livres sur Montréal. Tout ce qu’on ne te dira pas Mongo était une lettre d’amour à Montréal. Mais justement, étant de là, mon regard est moins extérieur, moins intime. Je ne fais pas beaucoup de livres sur Montréal mais j’en fais beaucoup à Montréal.»

Le déséquilibre
Quand on est un écrivain très lu et tout aussi célébré, quel besoin a-t-on de se lancer des défis comme celui de dessiner un livre alors qu’on sait pertinemment ne pas savoir dessiner? «Si c’est pour refaire constamment ce que je sais déjà faire, ça ne vaut pas la peine de créer, plaide l’académicien. Je ne veux pas m’ennuyer dans l’art. L’art est là pour ça, le déséquilibre. Je n’irais pas jusqu’à parler de danger mais il faut bien que le cœur batte plus vite à certains moments.»

«Les critiques disent que c’est mon livre le plus personnel mais soyons honnête: ils l’ont dit pour à peu près tous mes livres. C’était le cas pour L’énigme du retour, pour Le journal d’un écrivain en pyjama, pour Je suis un écrivain japonais. En fait, je crois que c’est l’ensemble qui donne une idée plus précise de moi. Celui-ci est mon trentième. Même mes livres pour enfants disent des choses de moi. En apparence, dans la manière, ce petit dernier semble différent des autres mais à la fin, dans la matière, c’est un peu le retour des mêmes obsessions mais exprimées complètement différemment. Je ne savais pas dessiner, je dessine; je ne savais pas écrire à la main, j’écris à la main.»

Ce voyage entrepris parce qu’il était fatigué l’a remis en contact avec son enthousiasme, sa vigueur pour mieux revenir, croit-il, à ce qu’il faisait avant. «J’étais fatigué de moi-même, jusqu’à un certain point, mais aujourd’hui, je peux me permettre de revenir à moi-même, à la base. On ne peut pas se quitter trop longtemps.»

«Ce que j’ai découvert, c’est le bonheur, la joie physique que j’ai à dessiner, à colorier.

- C’est donc, en somme, un livre sur le bonheur?

- Merci! Enfin j’entends le mot: c’est un livre sur le bonheur!»