Tristan Séguéla a réussi l'exploit de convaincre Michel Blans de jouer dans la comédie <em>Docteur?</em>

Tristan Séguéla: quoi de neuf, docteur?

PARIS — Michel Blanc figure au sommet du panthéon de la comédie française. D’abord dans les films populaires (la série des Bronzés, Le père Noël est une ordure), puis des comédies dramatiques grâce à leur résonance et leur sens du dialogue (Marche à l’ombre, Grosse fatigue), qu’il réalise. Puisqu’il se consacre surtout au registre dramatique depuis une vingtaine d’années, forcément sa présence dans la comédie douce-amère Docteur? attire l’attention…

L’acteur incarne Serge Mamou Mani, un docteur qui travaille sur appel, de nuit, à Paris. Le soir de Noël, il est le seul médecin de garde et picole. Mauvaise idée : une menace de radiation pèse déjà sur ce toubib désabusé et cynique. Blessé au dos, il souffre le martyre et devient incapable de voir ses patients. Mais son chemin va croiser celui du candide Malek, un livreur (Hakim Jemili). Il l’embauche pour usurper son identité et le guide à distance en lui murmurant des indications dans un écouteur…

Tristan Séguéla, qui n’avait que deux comédies pour ado «potaches» à son crédit, a couru le risque de lui expédier son scénario. Qu'il ait accepté relève de l'exploit. «Michel Blanc est un monstre sacré, mais ça reste un acteur qui lit les scripts. Mais je savais que je n’avais rien fait pour me faire remarquer de lui. Je n’avais pas un vent de dos, mais de face… On s’est rencontré, il m’a dit : “j’adore cette histoire, ça me fait rire et j’ai envie de faire ce personnage. Mais pas avec n’importe qui en face”.»

Après les auditions et l’avoir vu sur scène, le choix du réalisateur s’est arrêté sur l’humoriste Hakim Jemili, dans un premier rôle au cinéma. «Pour moi, c’était sûr et certain. C’était un risque, mais c’est toujours génial de faire découvrir une nouvelle tête. Me restait à “convaincre” Michel. Je lui ai montré les essais. Je jouais très gros. Mais au bout de 20 secondes, je l’ai vu gloussé et je me suis dit : “ça y est”.»

Avec l’accord de ce dernier, il a pu trouver le financement, relativement modeste, du long métrage. Mais Tristan Séguéla trace aussi un parallèle entre la trame du film et la relation entre ses deux têtes d’affiche.

«Un vieil acteur, qui a [plus d’une centaine] de films au compteur, fait avec un type qui n’est pas encore acteur… [Dans le film], il l’envoie “jouer” à sa place et lui souffle les répliques dans une oreillette. Ce n’est pas le sujet de Docteur?. Mais ça m’a permis de savoir ce que je faisais, à toutes les étapes de la fabrication du film.»

Rocambolesque

Tristan Séguéla l’admet volontiers, la prémisse de Docteur? est «complètement rocambolesque», mais, en même temps, «totalement vraisemblable», plaide-t-il. À preuve, une fois le scénario écrit, il a découvert un cas en Belgique «où un médecin ivrogne envoyait sa femme soigner les patients à sa place quand il était trop bourré»!

La réalité n’est jamais bien loin en fiction. Le réalisateur a un ami médecin de nuit qui a implanté le germe il y a plusieurs années. Lorsque Séguéla et son coscénariste se sont attelés au scénario, ils se sont attablés avec ledit médecin.

«On s’est nourri de ses consultations, qui se retrouvent dans le film, mais transformées par nos soins pour les besoins de la comédie. Toutes les scènes sont inspirées de faits réels. Et je lui ai fait relire la version finale pour m’assurer que c’était médicalement irréprochable.»

L’ami a aussi servi de consultant sur le plateau pour s’assurer de la crédibilité et de la véracité des actes médicaux — de la prise de pression à l’accouchement...

À l’autre bout du spectre, Malek livre à vélo pour Uber, sous pression pour une rémunération misérable et très peu de gratitude. «Uber, c’est le reflet de l’ultra-libéralisation et de l’ultra-individualisation des rapports. C’est pas un modèle qui fait rêver, mais ça convient à tout un tas de gens. Je ne voulais pas mener une charge absolue. Mais le relatif mépris du personnage de Michel Blanc au début du film, je le partage. Ça me dépasse. Au moins, Malek va s’élever avant la fin.»

Michel Blanc et Hakim Jemili forment un duo de choc dans <em>Docteur?</em>

Aux antipodes

On s’étonne tout de même du virage négocié par le cinéaste. De l’humour potache à la comédie dramatique, où on aborde les questions de transmission, de filiation et le mal de vivre qui ronge Serge à la suite d’une tragédie, et qui se dévoile progressivement, il y a tout même un bon changement de cap.

«Je ne me prédestinais aucunement à ce genre-là. Avec [Docteur?], il me semblait qu’il y avait matière à rire, de façon un peu différente. […] Ces visites à domicile permettent d’être entre le boulevard, le film à sketches, le road movie et le buddy movie. C’est tous ces genres-là qui viennent s’entrechoquer.»

Au cœur de celui-ci, une paire aux antipodes, tant par l’âge, la race, le métier et le caractère, où les contrastes servent évidemment de prétextes humoristiques.

«C’est très important quand on fait un duo. Il est très désaccordé au début. Ce sont les différences qui font des étincelles. Et après, si on réussit son coup, c’est une formule un peu éternelle. C’est vieux comme le cinéma — Laurel et Hardy… Mais il faut respecter la règle de base. Si ça ne frotte pas, ça devient difficile de faire rire, même d’émouvoir. C’est le même principe pour les comédies romantiques : ils vont finir ensemble.»

Docteur? prend l’affiche le 13 mars.

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance