La blondeur des cheveux d’Alice (Veerle Baetens) est une des références au cinéma d’Alfred Hitchcock qu’on peut trouver dans Duelles

Olivier Masset-Depasse revisite Hitchcock avec «Duelles»

PARIS — Olivier Masset-Depasse aurait pu être bédéiste, lui qui a bénéficié très jeune de l’amitié de Franquin. Mais un choc cinématographique avec Lynch a fait bifurquer sa trajectoire. On peut y voir une certaine influence dans «Duelles», mais le réalisateur belge a surtout voulu revisiter le suspense à la Hitchcock. Son long métrage s’attarde au destin croisé d’Alice et Céline, deux voisines dont l’amitié va prendre une tournure étrange lorsque l’enfant de l’une d’elles fait une chute mortelle...

Q Il semble que ce long métrage est né de l’envie d’adapter Derrière la haine, le roman d’une amie?

R Après un film sur l’aspect positif de la mère, je cherchais un aspect plus sombre. Dès que j’ai lu le roman de Barbara [Abel], j’ai dit «ça y est». J’avais besoin d’un peu d’air, de revenir au cœur du cinéma. Il y avait un aspect Polanski, Hitchcock qui m’intéressait. J’avais envie d’aller explorer avec mes petits moyens belges les grandes références et de réinventer ma réalisation, tout en creusant encore le sillon de l’instinct maternel qui est pour moi un superpouvoir, qui me fascine.

Q Pourquoi ça vous fascine autant?

R Tous mes films parlent de femmes. Je suis papa, mais c’est très différent. Je pense que je cherche aussi à comprendre ma mère, une femme très forte. J’adore me dévoiler à travers ces personnages. Ça me permet de faire des ponts. Alice, c’est tout à fait moi.

Q Duelles est clairement inspiré d’Hitchcock, vous l’avez mentionné. Le fait qu’Alice soit blonde est une référence?

R Absolument. Mais ce qui était vraiment intéressant, c’était de partir de l’exercice de style et d’essayer d’arriver à l’émotion. Si à la fin, on est à moitié ému et à moitié effrayé, ça amène une autre dimension. Je voulais aussi de la flamboyance.

Q D’où est née votre envie de cinéma?

R J’ai commencé par la BD, quand j’avais sept ans. J’étais pas mal doué et j’avais la chance de connaître Franquin [Spirou et Fantasio, Gaston Lagaffe...]. Puis j’ai poursuivi avec la musique. J’étais toujours un peu frustré par le manque de mouvement. Puis à 11 ans, j’ai vu L’homme éléphant de David Lynch et j’ai dit : «c’est ça que je veux faire.» Je viens d’un milieu très populaire, j’ai dû ramer, mais j’ai fait des études classiques en cinéma.

Q Il y a un petit côté Mulholland Drive, d’ailleurs, dans le climax. Est-ce qu’il y a d’autres sources d’inspiration?

R Il y en a beaucoup. Mais pour le cinéma que j’ai envie de faire, j’aime bien Denis Villeneuve. Mais lui est l’exemple du mec qui a réussi. Paul Thomas Anderson. Ce sont des cinéastes qui donnent envie de faire du cinéma et qui ne tétanisent pas. Quand on voit Kubrick, on rentre chez soi et on pleure.

Q Il y a au cœur de Duelles un duplex qui agit comme un miroir, avec une famille de trois personnes de chaque côté. Quelle place occupe-t-il dans le récit?

R C’est un personnage à part entière. On a mis du temps à la trouver d’ailleurs. Je voulais que la maison soit jolie, mais qu’il y ait une certaine ambivalence. Elle me rappelait l’hôtel de Shining [de Kunrick] : un endroit plaisant, mais un peu bizarre.

Q Recréer cette époque des années 1960, des banlieues à l’américaine, avec vos modestes moyens a dû représenter un gros défi artistique?

R Oui, il fallait agir intelligemment. On a fait le film avec 3 millions d’euros [4,5 M$], il en aurait fallu cinq. J’ai eu la chance de travailler avec de très bonnes équipes. Étant un peu control freak, je n’ai rien laissé au hasard. Mais c’était très excitant. L’intérêt d’un film d’époque est justement qu’on contrôle vraiment tout.

Q Ce suspense est aussi une façon d’aborder le deuil et la résilience après la mort d’un enfant?

R C’est avant tout l’histoire de cette mort et de la réaction de chacun des personnages. Le drame humain devait rester au premier plan.

Q Les personnages principaux sont ces deux voisines qui partagent une grande amitié. Comment les avez-vous choisies?

R L’actrice qui joue Céline est un peu ma muse, [Anne Coesens] est dans tous mes films. Cela dit, j’essaie de faire, tant que je peux, des films sans stars. Parce que je pars du principe que c’est plus crédible avec quelqu’un qu’on connaît peu qu’un acteur vu dans 500 films dont on voit la personnalité plus que le personnage. Je préfère les acteurs de composition qui s’effacent devant leurs personnages, ce qui est plus difficile avec des acteurs très connus. Je voulais aussi que ça reste un film belge, qu’il garde sa particularité, ce qui n’aurait pas été le cas avec des actrices françaises.

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