La réalisatrice Meryem Benm’Barek

Meryem Benm’Barek: pulvériser les clichés sur la femme arabe

PARIS — Sofia a 20 ans. Elle accouche. À l’insu de ses parents chez qui elle habite. L’hôpital lui laisse 24 heures pour fournir les papiers du père avant de la dénoncer aux autorités… Récit d’un autre temps? Non, le tout se déroule au Maroc, de nos jours. Avec Sofia, Meryem Benm’Barek livre un film authentique et bouleversant qui dénonce les idées reçues et pulvérise les clichés entretenus par l’Occident sur la femme arabe. Le Soleil s’est entretenu avec une cinéaste décapante et articulée.

En entrevue, Meryem Benm’Barek est volontaire et ne s’en laisse pas imposer. À l’image de son parcours. Sa famille a quitté le Maroc lorsqu’elle avait six ans. Après ses études en France et en Belgique, elle est retournée vivre dans son pays d’origine pour préparer Sofia.

Ce premier long métrage, un puissant drame social, a obtenu le prix du scénario de la section Un certain regard au Festival de Cannes 2018. Avec raison. Car son récit, nuancé, suit le destin de Sofia, mais aussi de sa naïve cousine Lena, finissante en médecine.

«J’en avais marre de ces films [arabes] qui marchent bien en Europe et nourrissent les fantasmes des Occidentaux. Sofia est une héroïne qui refuse son statut de victime. C’est un film qui déconstruit des clichés dans les figures qu’il représente. C’est aussi une critique des bien-pensants bourgeois et d’un certain féminisme occidental représenté par Lena. Elle vit en retrait de la réalité et pose un regard de commisération sur Sofia, ce qui est très condescendant.»

Sofia n’est pas pour autant une héroïne pure. La jeune femme n’est pas monolithique et entretient une grande part d’ambiguïté par rapport à son bébé, à sa famille et à sa cousine. «Pour montrer que la réalité est beaucoup plus complexe, qu’il y a des zones grises. Je m’inquiète quand les gens regardent les choses de façon binaire. C’est toujours très dangereux. Une société existe aussi dans sa pluralité, ses contradictions, etc., qui font que ça ne peut pas être ni blanc ni noir.

«Je trouvais qu’il manquait quelque chose dans la représentation qui est faite des femmes dans le monde arabe, qui sont souvent vues comme les grandes victimes du patriarcat. Je ne nie pas le fait que le Maroc soit une société patriarcale, mais c’est une vision incomplète et binaire. C’est que j’ai voulu proposer dans Sofia, c’est une vision un peu plus large de la condition féminine à travers le prisme économique. C’est un peu réducteur de mettre tout le monde dans le même panier», souligne Meryem Benm’Barek.

«De la bêtise»

À travers le destin des deux femmes, la réalisatrice pose un regard sans fard sur le Maroc. «Il faut inscrire les femmes dans leur contexte socioéconomique. C’est ce que raconte le film. Sofia fait partie de la classe moyenne, sa cousine Lena fait partie de la haute bourgeoisie marocaine. Cette histoire serait arrivée à cette dernière, le parcours n’aurait pas du tout été le même.»

Film féministe, donc, mais aussi une analyse du rôle de l’argent dans le rapport de pouvoir dans les différentes classes sociales. «Je voulais construire le film comme un constat froid et sec. Je n’avais pas envie de tomber dans l’émotionnel d’un drame familial classique. La société marocaine fonctionne comme un immense jeu d’échecs où chacun pousse ses pions pour se hisser parmi les plus privilégiés.»

Au pays, le film a tout de même été bien reçu, surtout «chez les jeunes». Mais les réflexes misogynes chez les gens plus âgés ont rapidement refait surface. «Un film qui a du succès force la suspicion. Elle a forcément couché avec quelqu’un...», explique-t-elle.

Mais Meryem Benm’Barek n’est pas amère pour autant et refuse de jouer à la victime. «Je ne me lève pas le matin en me disant “c’est dur d’être une femme réalisatrice”. J’essaie de ne pas tomber dans ce piège et de ne pas me poser ces questions parce que j’ai peur que ça me freine. Ce n’est pas mon problème, mais celui des gens qui voient en moi une femme réalisatrice. Je ne sais pas si j’arrive à croire vraiment au regard féminin sur l’art et le cinéma. Je pense que c’est seulement des sensibilités différentes. Tout ce qui est discrimination positive, je suis très mitigée…

«Je suis consciente d’une chose toutefois. Si j’avais été un homme, je n’aurais pas autant de critiques au Maroc. Mais ça, c’est du sexisme ordinaire. Si j’étais un homme et moche, je pense que les choses seraient plus simples. C’est de la bêtise.»

N’empêche. Sofia a une perspective féminine sur l’état des choses et une sensibilité particulière. «C’est une critique d’un système qui contraint une femme au silence alors qu’elle a été violée, admet la réalisatrice. #MoiAussi, c’est sympathique, mais ce ne sont pas toutes les femmes qui peuvent se permettre de libérer leur parole. Et c’est là le vrai drame.»

Sofia prend l’affiche le 10 mai.

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance.