Monia Chokri s’est présentée devant les photographes de Cannes avec la vedette principale de son film, Anne-Élisabeth Bossé.

Le Québec brille à Cannes

CANNES — Il y a neuf ans, Monia Chokri est «née comme actrice» au Festival de Cannes avec Les amours imaginaires. Elle espérait cette même reconnaissance comme réalisatrice, toute tremblante, en introduisant sur scène La femme de mon frère, choisi comme film d’ouverture d’Un certain regard. Son premier long métrage a reçu un accueil honnête, avec des applaudissements nourris. Qui l’a laissée sous le choc.

La nervosité a gagné l’artiste née à Québec une heure avant la montée des marches, elle qui avait revêtu une superbe robe de dentelle noire. L’émotion a encore été plus grande en s’adressant aux festivaliers, dans la salle, lorsqu’elle a révélé avoir perdu un ami très proche il y a à peine trois semaines. «Une peine abyssale», accompagnée d’un «peu de lumière», celle de présenter son bébé entouré de son équipe, ses amis et ses proches. «Je vous aime.»

Mais même pendant la projection, Monia Chokri était dans le doute. Et n’entendait rien des réactions du public. «C’est comme si j’avais rien vu, rien entendu. Je ne sais pas ce qui s’est passé.»

Moi aussi, j’ai quitté mon corps, a rigolé Anne-Élisabeth Bossé, qui joue le rôle principal. Je suis un peu comme Monia. C’est un peu surréaliste, trop tôt pour comprendre ce qui se passe.


« C’est comme si j’avais rien vu, rien entendu. Je ne sais pas ce qui s’est passé. »
Monia Chokri, tout de suite après la projection de son film à Cannes mardi

La comédie, aux dialogues superbement écrits, repose sur Sophia (très bonne Bossé), docteure en philosophie qui, à 35 ans, se retrouve en pleine crise existentielle. Et dois aller vivre chez son frère psy Karim (Patrick Hivon). Leur relation fusionnelle est mise à rude épreuve lorsque le séducteur tombe amoureux d’Eloïse (Evelyne Brochu), la gynécologue qui vient tout juste de réaliser le deuxième avortement de sa sœur...

Rien n’arrête Monia Chokri dans ce film légèrement décalé — ce qui est à la fois sa force et sa faiblesse. Après un solide départ, La femme de mon frère est victime de son éparpillement. Circonscrire le propos aurait aidé à maintenir le rythme.

Ce qui est un peu dommage étant donné que le tout est rudement bien filmé et souvent très drôle. Les scènes de repas avec les parents sont irrésistibles (aussi excessives que celles de Ricardo Trogi dans sa trilogie autobiographique).

Avec son esthétique colorée, ses cadrages inusités, sa trame sonore exubérante (trop) et son montage saccadé, il est évident que la réalisatrice a puisé dans l’œuvre de Xavier Dolan — qui était d’ailleurs présent mercredi soir pour offrir son soutien à son amie.

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Monia Chokri explore toutefois des thématiques qui lui appartiennent en propre : l’apprentissage de l’amour, les doutes, l’insuccès, la pression parentale (et sociale), le conformisme (Sophia refuse de rentrer dans le rang), le rapport à l’image (surtout féminine), etc.

La femme de mon frère prend l’affiche le 7 juin au Québec. Nous y reviendrons plus en profondeur.

* * *

Après un début timoré avec The Dead Don’t Die en ouverture, la compétition a eu droit à un coup d’accélérateur avec Les Misérables de Ladj Ly. Son long métrage coup-de-poing, à la fois film politique, drame social et suspense, illustre avec beaucoup d’acuité la vie intenable des laissés pour compte qui vivent dans la banlieue de Paris.

En une journée à Montfermeil, où le réalisateur a grandi, l’action suit en parallèle trois flics qui patrouillent dans le secteur et les différentes «factions» du quartier. Jusqu’à ce qu’une bavure mette le feu aux poudres dans un intense et percutant face à face. Le genre dont on ne sort pas indemne — tant dans le récit que dans la salle.

Ladj Ly sera assurément un sérieux candidat pour la Caméra d’or, décernée au meilleur premier film de la sélection. Sans parler du palmarès. Mais attendons voir. La compétition est encore bien jeune...

+

LU

Un article de fond portant sur la traite de personnes pendant le Festival de Cannes dans le Hollywood Reporter. Le Festival sert de prétexte à des prédateurs qui font miroiter une carrière en cinéma à de jeunes femmes et leur promettent un visa d’entrée aux États-Unis. Les aspirantes actrices, qui viennent autant de pays européens que des anciennes républiques du bloc de l’Est, sont ensuite confiées aux mains de producteurs américains peu scrupuleux qui abusent d’elles. Selon le magazine américain, deux actrices connues, qui refusent de divulguer leur identité, sont passées par ce circuit avant de s’en libérer. Ce qui est loin d’être le cas pour la très grande majorité des victimes.

VU

Des publicités de la mairie de Cannes entièrement rédigées en anglais. Du genre «Michel prend soin de nos tuyaux. Et vous, que faites-vous?» «Johanne est implacable avec les détritus. Et vous?» L’initiative est bonne puisqu’elle propose un message social sur la pollution en valorisant le travail des employés municipaux (tout sourire sur les pubs en question). Elles sont de toute évidence destinées aux touristes. Mais pas certain que les vacanciers ou festivaliers qui déambulent vont leur accorder plus qu’un regard distrait — les sens sont beaucoup sollicités, mettons. Un message subliminal?

ENTENDU

Le chant diversifié des oiseaux par la fenêtre de ma chambre (le temps est plutôt clément en ce début de festival, mais des averses sont à prévoir…), qui est ouverte presque en permanence. Pourtant, je ne suis qu’à un gros cinq minutes à pied de la Croisette et du palais des Festivals, où se déroulent les projections. Vrai que ladite chambre ne donne pas, comme d’autres, sur le poste de police et la grande avenue Bachaga Saïd Boualam qui sépare la ville. Plusieurs odonymes rappellent, en France, le nom de ce militaire qui s’est rallié au général de Gaulle et fut vice-président de l’Assemblée nationale algérienne de 1958 à 1962.

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On a vu

La femme de mon frère (Un certain regard)
Monia Chokri
***

Les Misérables
Ladj Ly
*** 1/2

Bull (Un certain regard)
Annie Silverstein
*** 1/2

***

Les frais de ce reportage sont payés en partie par le Festival de Cannes.