Montgomery Allen (Jonathan Majors) et Jimmie Fails (Jimmie Fails) partagent une amitié hors-norme dans «Le dernier homme noir de San Francisco».

Le film de la semaine: «Le dernier homme noir de San Francisco» ****

CRITIQUE / «Le dernier homme noir de San Francisco» («The Last Black Man in San Francisco») devrait aboutir sur à peu près toutes les listes des meilleurs films de 2019. Ce long métrage magistral évoque autant le drame d’un jeune homme qui a perdu ses repères qu’une amitié hors-norme. Joe Talbot a de quoi être fier de cette première œuvre, primée à Sundance.

Dès les premiers plans — un long travelling qui suit une fillette gambadant sur le trottoir, un ralenti avec de la musique et une voix hors champ —, le spectateur sait qu’il aura droit à un bel objet cinématographique. Talbot affiche une surprenante maîtrise de la réalisation. Juste assez d’audace — aucunement maniérée — et beaucoup d’esprit dans ce récit sur la vie rêvée de Jimmie Fails : Le dernier homme noir… est largement autobiographique.

Dans le film, le skateur Jimmie habite dans une bicoque avec son ami Mont (Jonathan Majors) et le père aveugle de celui-ci (Danny Glover). Il fait une fixation sur une superbe maison victorienne dans le secteur huppé de Fillmore. Il raconte à qui veut bien l’entendre qu’elle fut bâtie, morceau par morceau, par son grand-père en 1946.

Ce qui lui donne le droit, croit-il, de continuer à entretenir sa maison d’enfance, au grand dam des propriétaires actuels, des retraités blancs aisés. Ceux-ci sont forcés de déménager. Jimmie y voit une occasion de squatter les lieux, entraînant Mont dans sa folle illusion.

Celui-ci agit comme observateur, dessinant et crayonnant tout ce qui se passe. Il y trouvera matière à une pièce de théâtre, intitulée The Last Black Man in San Francisco — une belle mise en abyme.

Car le duo doit aussi subir la jalousie mal placée de leurs semblables, qui acceptent peu que ceux-ci accèdent (même temporairement) à un autre statut social. Ils sont représentés par cinq gars qui glandent à longueur de journée (l’un d’eux est porteur d’un élément dramatique important pour le dernier acte).

Autant que Jimmie, qui vit dans le déni, ils sont l’incarnation des conséquences de l’embourgeoisement, en général, et de San Francisco, en particulier. Les maisons de la ville de la côte ouest américaine sont devenues inabordables depuis l’explosion des emplois dans la Silicon Valley.

La chose est évoquée sans insister. Le spectateur est libre de titrer ses conclusions, même si le scénario de Fails et de Talbot est un brin manichéen. Le dernier homme noir… est également une ode à l’amour irrationnel que portent certains à leur ville.

Au-delà de la fresque sociale, il y a le portrait de deux êtres sensibles qui cherchent à se définir. Surtout Jimmie, sans réelle famille, et dont le père et la mère vont réapparaître pour mieux repartir.

Bien que Talbot soit blanc, on associera spontanément son cinéma à celui de Spike Lee (Do the Right Thing), notamment pour certaines scènes délirantes et l’omniprésence de la musique, ainsi qu’à celui de Barry Jenkins (Moonlight, Si Beale Street pouvait parler…) pour la beauté de ses plans aux cadrages parfois inusités. Pas pour rien que le cinéaste américain a gagné le prix de la réalisation et un prix spécial du jury de la collaboration créative à Sundance en janvier.

Son poignant récit, qui emprunte au réalisme magique à la Kusturica et flirte avec l’absurde, nous entraîne dans un tourbillon d’émotions. Le dernier homme noir de San Francisco nous fait aussi vivre par procuration le destin doux-amer de Jimmie et Mont à la marge de la société des privilégiés.

Au générique

Cote : ****

Titre : Le dernier homme noir de San Francisco (v.o.a.s.-t.f.)

Genre : Drame

Réalisateur : Joe Talbot

Acteurs : Jimmie Fails, Jonathan Majors, Danny Glover

Classement : Général

Durée : 2h00

On aime : la magnifique cinématographie. La créativité de la réalisation. L’ensemble de l’œuvre.

On n’aime pas : —