«Je voulais retravailler avec Anne Dorval et c’était un projet parfait pour elle, même si elle a souvent joué des mères», fait valoir le réalisateur Jean-Philippe Duval (à droite) en parlant de son film.

Jean-Philippe Duval: Le luxe de prendre le temps

Pour 14 jours 12 nuits, Jean-Philippe Duval s’est payé un luxe (relatif) : prendre son temps. Tant en pré qu’en postproduction, le réalisateur s’est évertué à patiemment confectionner ce film à propos d’une femme (Anne Dorval) qui retourne au Vietnam, pays d’adoption de sa fille décédée accidentellement, et qui trouve par hasard sa mère biologique. Le Soleil l’a rencontré à quelques heures de l’avant-première à Québec, sa ville de naissance, où pas moins d’une cinquantaine de membres du clan élargi des Duval s’apprêtaient à découvrir son quatrième long métrage.

Q Après La chasse-galerie (2016) et les sept saisons d’Unité 9, t’as eu le goût d’un film intimiste?

R Oui. Tu dois t’en douter, mais ce que j’ai fait avec Dédé à travers les brumes (2009) était quelque chose de très personnel, qui me ressemblait vraiment. Je retrouve un peu ça avec 14 jours 12 nuits, parce que je le voulais. C’est plus proche de moi. Je voulais retravailler avec Anne Dorval et c’était un projet parfait pour elle, même si elle a souvent joué des mères. Elle a lu scénario et m’a rappelé très vite. Je lui ai dit que je poursuivais ce que j’avais amorcé avec Dédé et Unité 9 où j’avais fait beaucoup de choses qui sont de l’ordre du drame intimiste et que c’est peut-être là que je suis à mon meilleur; que j’avais le goût de suivre son personnage qui arrive au Vietnam.

Le scénario était plus linéaire, j’en ai fait quelque chose de plus déconstruit, pour être en accord avec l’état d’esprit de cette femme à son arrivée. Elle aimait cette idée qu’on n’était pas dans l’anecdotique, mais plutôt dans un état d’esprit du deuil, de la recherche et où on ne comprend pas trop ce qui lui arrive. Cette idée de raconter l’histoire comme ça est venue en discutant avec elle.

Q Dans ce contexte, qu’est-ce qui t’avait séduit dans le scénario de Marie Vien (La passion d’Augustine)?

R Deux choses. D’abord les deux femmes. Pour moi, la maternité et la paternité sont les deux faces d’une même médaille. Et j’étais beaucoup aussi, à ce moment-là, dans l’adoption. Je vais présenter le film à ma filleule de 12 ans, qui a été adoptée par ma sœur en Chine. Ces deux éléments, mais également le fait que la petite histoire se superpose sur l’arrière-plan de la grande histoire, soit la guerre du Vietnam et ses conséquences sur la population civile. J’avais envie d’un film qui parle de paix et de réconciliation à travers ses deux mères. […] Les Vietnamiens l’ont très bien compris. Le peintre, qui fait les tableaux dans le film, après avoir lu le scénario, nous a dit : «je trouve très intéressant votre point de vue sur la guerre du Vietnam, je n’avais jamais entendu ça. Ça nous fait du bien, cette sensibilité.»

On a osé mettre en scène des personnages vietnamiens avec beaucoup, je pense, de délicatesse. Je ne voulais pas débarquer avec mes gros sabots d’Occidental. J’ai fait mon casting sur place, j’ai pratiquement passé trois mois avant que les actrices arrivent. Les Vietnamiens se sont beaucoup prêtés au jeu et nourri leurs personnages. Ce fut une expérience culturelle fascinante, avec un tournage idéal, même s’il a été très difficile.

Q Qu’est-ce que tu connaissais du Vietnam avant d’y débarquer?

R Je ne connaissais pas l’Asie à part mon intérêt marqué pour le cinéma japonais à une certaine époque et certaines lectures. J’avais envie de découvrir cette culture et jamais je prétendrai que ce n’est pas un film de Nord-Américain, on l’assume. C’est vu à travers le personnage d’Anne Dorval, qui est une Nord-Américaine qui débarque là-bas et qui connaît très peu le pays où elle a adopté puis est repartie rapidement. On comprend que pour vivre son deuil, elle doit retourner sur les traces de sa fille.

Q C’est, au fond, un film de quête identitaire.

R Totalement. Et c’est presque une question de survie pour cette mère qui se sent immensément coupable, une culpabilité qui est déclinée sur plusieurs modes dans le film. Cette mère qui n’a plus de sens à sa vie va devoir, petit à petit, aller demander pardon à la mère biologique qui va arriver sur son chemin. Je ne voulais pas d’une fin où tout est beau, mais il y a une certaine résolution à travers le film afin qu’elle puisse retrouver une partie de sens pour continuer. […] J’aimais beaucoup cette histoire universelle. Je trouvais que c’était finement écrit, avec beaucoup de nuances et de niveaux de lecture.

Q Vous avez tourné au début 2018. Qu’est-ce qui fut si long avant qu’il prenne l’affiche?

R Deux choses. J’ai pris volontairement beaucoup de temps pour faire la postproduction — je l’ai fini il y a un an, jour pour jour. Deuxièmement, quand Séville international est parti avec le film à [la Berlinale 2019], l’intention était de le sortir à l’automne. Puis Séville international a été dissous. Il y a eu un trou de quatre, cinq mois. Il n’y a pas eu de fuck-up de montage ou autre. On n’était pas du tout là-dedans.

Q Des projets? Est-ce que tu continues avec la série Toute la vie 2?

R Je fais Toute la vie 2 avec Danielle Trottier et Fabienne Larouche pour une neuvième année consécutive… Et je travaille sur un projet de long métrage, une adaptation de pièce de théâtre québécoise, comme Matroni et moi à l’époque [1999]. C’est ben excitant.